–Espace d’Imagination – Le Voyage de la Fée épisode 7 – 13/05/18


Le Voyage de la Fée – VII – Fuite vers le Sud

Vangral et Faravol, les frères de Véagavel, avaient provoqué la révolte au Bedagávi. Véagavel s’était échappée de justesse. Il lui avait fallu traverser l’horreur des landes à l’est des Collines, pour rejoindre l’Aleüras, le Fleuve Brillant, qui coulait plus au sud. Les serviteurs des frères avaient retrouvé sa trace et, au terme d’une longue poursuite, Véagavel avait été coincée entre la falaise et ses poursuivants, aux abords de l’Aleüras. Enfin, n’ayant plus d’autre choix, elle se jeta depuis les hauteurs jusque dans les blanches cataractes du fleuve.

 

Ses pieds fendirent en premier les eaux froides. La volonté du courant l’entraîna aussitôt vers l’avant. Ainsi elle ne heurta que de biais le lit rocheux du cours. Son épaule et son bras droit assumèrent la plupart du choc : une douleur sourde s’épancha dans son membre. Celle-ci disparut vite, car l’ore n’était pas à la souffrance mais à la survie : cependant le bras devint aussitôt invalide.

Les Fées nagent mieux que n’importe quel Humain ou Géant : mais Véagavel, privée de son bras droit, et menée par un débit aussi puissant, passa bien près de se noyer. Après deux ou trois arpents, les cascades diminuaient, sans disparaître toutefois. Véagavel pouvait manœuvrer plus facilement pour esquiver les rochers qui se présentaient en avale. Elle n’osait pas encore regagner la rive. Les serviteurs de Vangral et de Faravol s’étaient certainement lancés de nouveau à sa poursuite. Car, elle le savait, ceux-ci cherchaient avant tout l’Amulette ; peu importait qu’ils la trouvassent morte ou vivante, pour autant qu’ils récupérassent l’objet. À pied, dans l’état où elle se trouvait, elle n’eût de toute façon pu espérer aller au train que lui proposait le courant.

Elle s’agrippa à un radeau de fortune, un reste de tronc ou de grosse branche qu’elle rencontra au passage, et battit des pieds pour se donner de l’allure et une meilleure maîtrise de sa course. Elle glissa ainsi sur trois lieues, peut-être, jusqu’à ce que le froid ne la contraignît à quitter les eaux pour la chaleur de l’air. Elle rejoignit la rive ouest du fleuve, que ses poursuivants étaient moins susceptibles de surveiller. Dans l’ombre d’un petit crêt au bord des eaux, elle se blottit contre elle-même et sommeilla en frissonnant.

 

Elle dut son réveil à la douleur qui l’élançait dans son épaule et son bras droit : une sensation qu’elle ne parvenait pas même à décrire, elle dont le corps jamais n’avait fait une telle expérience de la souffrance. Elle avait longuement développé son pouvoir de guérison, mais son cœur était si lourd qu’elle ne pouvait rejoindre l’état d’esprit nécessaire pour l’appliquer. Et il est toujours plus difficile pour une fée de se guérir elle-même.

Juste devant, le fleuve scintillait d’un splendide éclat. Les eaux du Bedagávi reflétaient la Lune avec puissance, tel un gigantesque miroir, mais le lac lui-même était en général d’un bleu sombre. Tandis que les eaux de l’Aleüras semblaient recueillirent l’éclat des astres, et se gonfler ainsi de leur brillance, chaque goutte devenant comme une pierre cristalline que traverse un raie de lumière.

Véagavel soupira devant tant de beauté. Mais elle ne pouvait s’attarder : elle se remit en route. À pas rapides, aussi rapides que le lui permettait sa condition, elle longea la rive du fleuve sur de longues et pénibles distances. Elle avait parfois, pour compagnon, des bandes d’oiseaux, mésanges ou pinçons qui passaient par là, et qui faisaient un bout de chemin avec elle, curieux de trouver une fée dans la solitude de ces régions peu amènes. Et Véagavel les remerciait d’une telle compagnie : mais les oiseaux ont leurs buts propres et, s’ils les délaissent un temps pour nous être de soutient ou de conseil, ils finissent tôt ou tard par y retourner. Si bien que Véagavel passa de longs moments seule avec ses pensées chagrines ; maintenant qu’elle croyait le danger derrière elle, les sentiments refaisaient surface, et avec eux nombre de visages désormais éteints, et de beaux moments qui ne seraient plus.

Le Fleuve s’étirait comme un ruban de lumière jusqu’au sombre horizon du sud. La Lune avait passé sous l’Agor. Les dernières lueurs de son halo blanc s’évanouissaient dans l’Ouest.

Tantôt la grève se faisait plate et semées de galets léchés par le fleuve. Tantôt le sol montait brusquement pour jeter des falaises de roc contre lesquelles les eaux se fracassaient en gerbes d’écume. Depuis l’une de ses élévations, Véagavel aperçut soudain, étendues vers l’ouest et le sud, les futaies chatoyantes de l’Arimera, la Forêt d’Argent. Son cœur, aussitôt, résonna aussi vivement qu’une cloche frappée de son battant. Elle avait l’impression qu’un vent imperceptible la poussait vers ce lieu de pur ravissement. À la limite de l’horizon, presque confondue dans la cime des arbres, était une rangée de sommets aussi pointus que les dents d’un renard : les crêtes de l’Agamari, dont le scintillement allait et venait entre le pourpre et l’opale.

Tout à coup, des voix rauques et abruptes s’élevèrent de l’autre côté du fleuve, en amont. Véagavel ne pouvait en voir les auteurs : mais de leur nature, elle n’avait aucun doute. Tant bien que mal, avec son seul bras valide, elle se hissa dans un pin blanc dressé avec prestance au faîte de l’élévation rocheuse. Elle prit soin de se plaquer contre le tronc, à une hauteur où les branches abondaient d’aiguilles. De ce poste d’observation, elle voyait les environs à des lieues à la ronde.

Sept ou huit silhouettes apparurent, loin sur la gauche. Elles glissaient entre les arbres au bord du cours d’eau, escaladant et dévalant les pentes avec une ténacité hostile. Elles passèrent rapidement la hauteur de Véagavel et disparurent en avale. Ainsi, songea-t-elle sombrement, la folie de ses frères était toujours lancée à sa poursuite. Et soudain Véagavel entendit le roulement d’une pierre à proximité : un caillou déboulant les rochers qui penchaient vers la falaise. Son roulis sec s’interrompit dès qu’il tomba en chute libre vers le fleuve en contrebas.

Un pied avait délogé cette pierre.

N’était de ce bruit, peut-être Véagavel eût-elle effectué un geste par trop révélateur de sa position. Désormais alertée d’une présence de son côté du fleuve, elle se tint immobile, respirant à peine. D’un œil jeté de biais, elle scruta les alentours. Elle comprit combien son escalade dans le pin lui avait été salutaire. Car une autre bande de poursuivants passa juste en-dessous ; ils tenaient entre eux une distance de quelques toises pour couvrir plus de terrain.

Le cœur de Véagavel lui paraissait battre dans tout l’espace de sa poitrine. Des larmes de peur et d’affliction coulèrent sur ses joues pâles. Les poursuivants s’éloignèrent sur la droite, suivant leurs compagnons de la rive est : mais Véagavel demeura dans les hauteurs de l’arbre longtemps après qu’ils furent passés, figée par un morne abattement, proche de la torpeur, qui avait recouvert tout autre sentiment comme un voile glacé.

Ainsi, on patrouillait les deux bras du fleuve. Cette route-là ne présentait donc aucune sûreté. Combien de temps encore Véagavel pouvait-elle espérer cheminer sans qu’on la repérât ? L’Aleüras l’aurait conduite jusqu’à la Mer, mais à persister dans cette voie, elle mettrait son sort trop à risque ; son sort, et celui de la Merveille des Fées, et de son peuple et de son royaume. Il lui fallait donc prendre une autre route, une route sur laquelle on ne la chercherait guère. La Mer, ce but qu’elle s’était fixé sans trop savoir ce qu’elle y trouverait, cette vision qui lui avait donné la force de se relever, sur les hautes Collines du Bedagávi, à l’ore que le désespoir l’accablait, semblait désormais comme une fleur que l’on tenait mais que le vent nous a ravi, pour l’emporter au loin sans qu’on puisse la rattraper. Un espoir presque futile, dont le fondement se fissurait sous le poids du malheur.

Véagavel avait grand besoin d’aide.

Le royaume d’Arítounel, Aînée des Fées et sœur d’Omilorim, lui procurerait une complète sécurité. Il se trouvait toutefois à plus de trente lieues. Mais il y n’avait pas d’autre choix. En cheminant droit vers le sud, à travers les terres, Véagavel parviendrait à l’Alegral, le Cours Brun, qui débouchait de ce royaume. Elle n’aurait qu’à remonter la rivière, et elle finirait par trouver les portes de l’Arivol Som.

Véagavel ferma les yeux et prit une grande inspiration. Le courage monta lentement en elle. Enfin, quand elle s’en senti capable, elle ouvrit son regard et, après s’être assurée qu’elle ne rencontrerait pas quelque retardataire parmi les poursuivants, elle descendit le pin. Elle gagna l’Aleüras et plongea dans ses eaux pour nager maladroitement jusqu’à la rive est. Elle étudia un instant le ciel, repéra le plein sud et se mit en marche pour ce qu’elle espérait être la dernière étape de son errance.

 

Image originale de Amélie-Maude Bergeron

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4 commentaires sur “–Espace d’Imagination – Le Voyage de la Fée épisode 7 – 13/05/18

  • Ressliki

    J’ai immédiatement été conquis par les premières notes de musique. Et que dire du texte! Chapeau pour cette belle plume et pour la mélodie.

  • Sylvie

    D’abord, la musique accompagne les pas légers de la fugitive et on sent sa noblesse dans la mélodie. Suivi du solo instrumental qui représente pour moi la solitude de Véagavel, son angoisse, sa tristesse. Puis vient la menace sourde qui plane. La musique accompagne toujours aussi bien le texte et rehausse l’expérience. Bravo pour les deux!

    Et puis, ils nous fait toujours aussi plaisir d’accompagner Véagavel (tu n’es pas aussi seule que tu le crois petite Véagavel!) et on est impatient et anxieux de voir avec elle le beau visage d’Aritounel.

  • Samuel

    Je suis d’accord avec mon frère, la musique est vraiment bonne. Je vois Véagavel fuire vers le sud sur ces notes ; ça ferait un excellent film tout ça !

  • Daniel Godon

    Cette fabuleuse poursuite est semée d’intrigues qui me glacent! J’ai vu un pin blanc…sauveur comme il se doit! Wow, avec la musique, je me croyais au cinéma, dans un film enlevant! Bravo Jul, je trouve que d’épisode en épisode, ton histoire est de plus en plus accrochante et écrite de main de maître!