–Espace d’Imagination – Le Voyage de la Fée épisode 17 – 22/07/18


Le Voyage de la Fée – XVII – Les Seigneurs du Bedagávi

Véagavel avait pénétré dans le Royaume du Lac à l’insu de ses frères. Elle avait trouvé la demeure d’Ambelel la bergère, dans les collines. Daorole, son plus jeune frère, était venu à elle en secret, et après de chaleureuses retrouvailles, elle lui avait exposé son plan, annonçant par le fait même qu’une grande force gagnerait bientôt Eriel Reva pour chasser Vangral et Faravol.

Daorole s’en retourna à Eriel Reva par son chemin secret, le cœur gonflé d’espoir. À ses plus intimes, il affirma que Véagavel était bel et bien vivante ; il annonça qu’elle reviendrait sous peu dans le royaume, avec une force de gens, et qu’elle délogerait enfin Vangral et Faravol. La rumeur se propagea lentement mais sûrement.

Les tours d’étoiles se succédèrent, mettant à l’épreuve la patience de Véagavel. Pendant tout ce temps, celle-ci demeura chez Ambelel. La Lune monta haut dans le ciel. La Cérémonie du Tribut, qui consistait à verser le sang des bêtes dans les eaux du Lac, se produirait très bientôt. Véagavel emprunta des vêtements à Ambelel, et elle choisit sept moutons qu’elle porterait comme tribut à Vangral et à Faravol. Elle quitta la demeure et s’en fut à Eriel Reva. En approchant de la cité, elle replaça en son esprit les paroles d’Omédia, qui lui avait promis son aide, et de toute la force de sa volonté, elle lui demanda de faire jouer son pouvoir. Elle ne devinait pas de quelle façon Omédia lui fournirait son assistance, mais elle ne douta pas un instant de sa présence à ses côtés. À l’approche d’Eriel Reva, son cœur battait tout de même comme une bête affolée.

Véagavel parvint à l’orée du bois qui entourait le Lac comme une couronne de verdure. Des gardes étaient postés sous les arbres, juste de l’autre côté d’un petit ruisseau. Voyant arriver Véagavel, ils saisirent leurs épées et crièrent :

« Halte ! Qui va là ? »

« Je me nomme Aldel, et je viens des royaumes du Sud, répondit Véagavel. Je suis en visite au Bedagávi, pour assister à la Cérémonie du Tribut, dont on parle avec étonnement chez les miennes. »

 « Pourquoi n’est-ce pas Ambelel, la misérable bergère, qui vient porter son propre tribut aux Seigneurs du Bedagávi ? demandèrent les gardes. »

« Ambelel se porte mal, répondit Véagavel. Une terrible maladie consume son corps. Je me suis proposé de porter le tribut à sa place. »

Mais les gardes s’accrochèrent à leur méfiance, car Vangral et Faravol leur avaient longtemps déclaré que l’Ombre tenterait de s’insinuer dans le royaume, et ils s’attendaient à une manigance ou une autre de la part de leur ennemie. Seuls les plus intimes partisans des frères savaient que Véagavel avait échappé à la poursuite ; les autres croyaient, tout comme le peuple, qu’elle avait péri dans les eaux de l’Aleüras.

« Une espionne, certainement, dit le chef des gardes aux autres. On disait donc vrai : l’Ombre cherche à pénétrer dans la Cuve, et elle envoie des éclaireurs pour lui rapporter l’état de notre situation. »

Ils brandirent leurs épées et entourèrent Véagavel. Tout à coup, celle-ci se mit à genoux. Se faisant, elle pencha son visage au-dessus du ruisseau : elle constata qu’au-delà de l’effet même de l’eau, une brume subtile entourait son visage et troublait ses traits.

« Vous m’avez démasquée ! dit-elle aux gardes. Par pitié, ne m’imposez point de souffrances ! Je suis plus esclave de l’Ombre que partisane de ses desseins ! Je dirai tout ce qu’il faut à vos maîtres, si cela peut racheter ma vie ! »

« Eh bien, ce sera à eux d’en juger, ricana le chef. Qu’on conduise celle-là aux Seigneurs du Bedagávi. Elle verra quelle pitié habite leur cœur ! »

On emmena Véagavel sans ménagement à son ancienne demeure. Durant le trajet, elle put contempler combien Vangral et Faravol avaient fait de la cité un lieu de ténèbres et d’hostilité. Les fenêtres, autrefois encadrées de guirlandes de fleurs, étaient maintenant dénudées ou couvertes de draps sombres. Les bannières de couleurs avaient disparu : ou bien elles gisaient, déchirées en lambeaux, dans la boue de rues désertes et mal entretenues. Des lueurs rouges, pâles et sinistres, éclairaient les lieux, là où avaient brillé des réverbères de lumière vive et d’un bleu phosphorescent. Les murs des maisons étaient souillés de poussières. Le Carrefour était vide, désolé ; le piédestal était tombé sur le sol : peut-être avait-il été jeté à bas, car nul n’avait pris soin de le remettre en place. La demeure même de Véagavel, qu’on avait fortifiée, ressemblait désormais à une prison.

Véagavel monta l’escalier et passa les portes. Dans le hall, sur une longue estrade précédée de quelques marches, étaient ses deux frères, chacun assis sur un large siège. Véagavel fut jetée à leurs pieds ; leur regard noir se portèrent sur la forme impuissante affalée sous eux.

D’une voix craintive, le chef des gardes leur fit ses explications. Les deux frères restèrent un temps en silence. Puis soudain Vangral congédia toute l’assemblée, ainsi que les gardes. La surprise se lut sur les visages, mais tous quittèrent la salle sans le moindre commentaire. Il ne demeura plus que les deux frères et Véagavel, toujours à genoux au pied de l’estrade. Enfin, Vangral dit :

« Ainsi Véagavel a l’audace de défier la puissance de Vangral et de Faravol ! Dis-nous, espionne : par quel moyen compte-t-elle s’emparer de notre royaume ? Parle vite, et la souffrance te sera épargnée. »

Véagavel n’avait pas douté un instant que Vangral devinerait aussitôt la véritable nature de la menace. La rumeur au sujet du retour de Véagavel avait bel et bien fini par rejoindre ses fines oreilles. Mais il n’avait pu qu’attendre et redouter, ses actions étant limitées par le secret qu’il tentait de garder tant bien que mal auprès de ses sujets. Bien qu’il parlât avec la suffisance que Véagavel lui connaissait, sa voix était pleine de doute et de contrariété : il était évident qu’à ses yeux, Véagavel n’eût guère pu trouver le courage de revenir au royaume pour affronter ses frères. Peut-être Vangral en était-il même venu à adopter ses propres mensonges, et n’avait-il guère plus songer à sa sœur aînée, croyant qu’elle avait en fin de compte péri quelque part au-delà du royaume, dans le Fleuve ou le Désert. Les lunes s’étaient succédé, et sans rien pour infirmer ses pensées, son assurance s’était par là consolidée. La situation présente ramenait ce qu’il avait jugé passé, et la peur que cela lui suscitait agitait la haine de son cœur, qu’à l’habitude il contenait habilement.

Véagavel releva son visage pour regarder ses frères dans les yeux. Malgré tout ce qu’ils lui avaient fait subir, malgré tous les torts qu’ils causaient à son royaume et à son peuple, elle ne s’était pas attendu à cette vision terrifiante. Car Vangral et Faravol avaient été beaux, autrefois : dignes fils d’Omilorim, aux visages durs mais plein d’éclat, telles des pierres précieuses sous la Lune. Désormais ils étaient couverts d’une ombre épaisse, et toute la lumière qui avait autrefois fait leur beauté avait été comme avalée, pour ne laisser que des figures froides et acérées, auxquelles même leurs plus fidèles partisans craignaient de s’exposer.

« Je vais tout vous dire, oh grands seigneurs, dit Véagavel, la gorge étranglée par ce qu’elle contemplait. Véagavel à l’intention de reprendre la Cité avec une grande force de gens. Elle est venue du sud, après avoir séjourné en Arivol Som et dans l’Ousolial. Et maintenant elle est plus près de vous que vous ne pouvez l’imaginer. »

« Mensonges ! dit Faravol. Nos sentinelles, postées haut sur les Collines, n’ont signalé aucune armée en approche. »

« C’est parce qu’elle profite d’un voile puissant qui la dissimule aux regards. Vos sentinelles ne l’ont guère vue passer les Collines et bientôt, il sera trop tard pour vous défendre. »

« Un stratagème d’Arítounel, peut-être, réfléchit Faravol. Qui sait quel pouvoir l’Aînée des Fées peut appeler à elle ? Tout comme notre père, elle connaît bien les Grands Esprits. Mais cela est dérisoire : tout le peuple d’Arítounel et de Vadinia se jetterait-il sur nous, par surprise ou non, qu’il n’aurait aucun poids contre la force de nos armes. Jamais le Seigneur Rerko ne leur aurait fourni épées et armures, lui qui nous a donné sa parole de soutenir notre royaume. Et le bon Seigneur Kolo, ou tout autre Seigneur des Géants, n’auraient jamais eu l’audace de répéter ce que Rerko a osé faire pour nous. »

Faravol se tourna vers Vangral, cherchant son approbation : mais ce dernier gardait ses yeux lourdement fixés sur Véagavel. Il y eut un terrible silence. Véagavel eut soudain grande peur que son frère ne perçât le voile qu’Omédia avait posé sur son visage. Elle soutint cependant son regard, jugeant qu’à le détourner elle éveillerait d’autant plus ses soupçons. Elle comprenait que Vangral, malgré les traits qu’il croyait reconnaître chez sa sœur, s’interdisait de conclure qu’il l’avait bel et bien devant lui, seulement en raison des ailes dans son dos. Il secoua légèrement la tête comme pour chasser ses doutes.

« Non, en effet, Rerko n’aurait point favorisé notre domination pour aider quiconque à nous renverser par la suite, dit-il. Il a ses intérêts propres dans cette affaire, et au-delà des nombreuses pierres précieuses que nous lui avons fournies, il s’attend à des privilèges quant au pouvoir du Coffre. »

Il s’interrompit un instant, puis, posant son regard plus lourdement encore sur Véagavel, il dit :

« Et toi, espionne, nous verrons bientôt si ce que tu nous a dit n’était que supercherie. Mais tu es une ennemie de ce royaume, et cela, en soit, est passible de mort. Voici mon jugement : si tes propos s’avèrent vrais, nous t’épargnerons la torture : mais en tous les cas, tu serviras toi aussi à nourrir la Lune Rouge à la Cérémonie du Tribut. Ton sang coulera dans les eaux du Lac de la Lune. »

Un frisson parcourut Véagavel ; puis une colère sans précédent s’empara de son cœur. En une grande impulsion, elle appela l’assistance de Souno. Soudain, un son puissant retentit dans le sud lointain, grave et terrible, tel un hurlement qui annonce la tempête. La demeure de Véagavel fut secouée jusque dans ses fondations. La porte de la demeure s’agita, comme si d’énormes mains poussaient de l’autre côté pour en ouvrir les battants. Les gonds grincèrent : les battants s’ouvrirent tout grand, trop grand pour les gonds, et s’affalèrent sur le sol en un fracas assourdissant. Un vent violent pénétra dans la demeure et tourbillonna dans le hall. Vangral et Faravol demeuraient figés sur leur trône : de tout-puissants qu’ils avaient été au sommet de leur estrade, ils se retrouvaient soudain soumis à la manifestation d’une puissance qui les dépassait totalement. Au loin, le cri résonna encore et encore sur toutes les collines et le royaume. Il se tut enfin, et le vent s’évanouit ; un silence tomba, partout, plus inquiétant encore pour les deux frères : insoutenable même, et poussant à la précipitation.

« Aux armes ! clamèrent-ils. Aux armes ! »

Les serviteurs accoururent dans le hall : le puissant cri les avait déjà mis sur un pied d’alerte.

« Ainsi, l’Ombre veut affronter notre armée face à face, déclarèrent les frères. Il faut bien croire que cette espionne a trahi son maître, en fin de compte ! Mais nul qui se dresse contre Vangral et Faravol, ne serait-ce qu’un moment, ne saurait trouver le pardon. Qu’on l’emmène dans les cachots, et qu’elle rencontre son destin quand la bataille sera terminée ! »

Les serviteurs et les gardes s’agitèrent aussitôt. On sonna de grands cors de guerre que les Géants avaient fournis aux frères : à leur tour, ils firent vibrer la Cité et les Collines. Leur armée se massa au Carrefour et se mit en marche sur la Route du Sud. Et pendant ce temps, on conduisit Véagavel vers les cachots. On la poussa d’escaliers en escaliers, loin, loin sous la terre, dans des profondeurs ténébreuses que Vangral et Faravol avaient creusées depuis qu’ils avaient investi la demeure.

 

Image originale de Amélie-Maude Bergeron

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Julien Poirier Godon

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