–Espace d’Imagination – Le Voyage de la Fée épisode 15 – 08/07/18


Le Voyage de la Fée – XV – Une rencontre inattendue

Véagavel avait embarqué avec Lorvelé, le Navigateur, qui l’avait conduite jusqu’à l’Île au cœur de la Mer. Elle y avait trouvé maintes choses merveilleuses, et Liga et Agawé, les Parents de l’Agor, étaient venus à sa rencontre. Ensemble, ils avaient remonté le Fleuve du Temps, jusqu’au centre de l’Île. Là, Véagavel se tint devant le Cristal, duquel elle reçut une vision fascinante. Puis elle s’en retourna sur le Fleuve du Temps, jusqu’à la Mer, et prit la direction de la Diagor.

Les côtes de la Diagor, fine bande bleutée à l’horizon, approchaient rapidement. La Lune avait réapparu dans le ciel ; elle semblait ne pas avoir bougé depuis sa disparition, quand Véagavel avait franchi la Rencontre des Mers. Véagavel n’était donc restée qu’un petit moment sur l’Île, bien qu’elle eût l’impression d’avoir vieilli d’un âge depuis son départ sur la mer.

Le Madafil passa dans le détroit de la Petite Mer Intérieure et gagna Parsa Umad, le Port des Navigateurs. Véagavel remercia Lorvelé et lui fit ses adieux. Puis elle partit pour son périlleux retour.

Elle suivit la côte vers l’ouest, reprenant en sens inverse le chemin qui l’avait conduite de l’Ousolial au Port. Mais elle hésitait : devait-elle se détourner du rivage et regagner les Champs Bleus, et de là passer par Arivol Som ? Elle songeait que des alliés eussent profité à sa cause. Son cœur, cependant, la mit en garde : il lui paraissait que le conflit du Bedagávi ne concernait que lui-même, et qu’il eût été inapproprié d’impliquer d’autres fées en cette histoire, plus qu’elles ne l’avaient déjà été en tous les cas. Véagavel ne pouvait guère leur demander de risquer leurs vies. Le peuple du Lac devait retrouver sa liberté par ses propres moyens : seulement ainsi aurait-il la force de se préserver dans la venire, quand pourraient sourdre d’autres conflits.

Mais la beauté des champs, la présence de Vadinia et surtout, l’amitié d’Ímayel, lui eussent été d’un profond réconfort avant de braver ses frères. Peut-être pouvait-elle simplement passer par les Champs et les Méandres, pour les retrouver un temps ? Encore une fois, elle sentait que ce n’était pas là la juste route à prendre. C’eût été trop d’épreuves à affronter : trop de belles choses auxquelles il lui eût fallu dire adieu de nouveau, pour se tourner vers l’ombre et le danger. Elle devait consolider ses forces, et ne pas se détourner de sa quête. Elle continuerait donc à longer la mer, jusqu’à ce qu’elle parvienne au Fleuve Brillant, et là, elle en remonterait le cour et gagnerait le Bedagávi. Ce que la venire lui réserverait dans l’ore, elle ne tenta pas de le prévoir.

Elle poursuivit sa route, avec la mer à sa gauche. La côte s’élevait parfois en de hautes falaises, puis s’aplanissait en grève de sable brun. Après quelque soixante-dix lieues, elle parvint au sommet d’une haute butte : de là elle put voir que la côte s’ouvrait toute grande d’est en ouest, en une porte béante de laquelle se déversaient les flots scintillants de l’Aleüras, tel un grand courant de lumière dans les eaux bleues de la mer. Le sol, couvert d’une herbe verte et fraîche, descendait en pente douce, jusqu’à glisser sous l’embouchure du Fleuve, pour remonter de l’autre côté vers les blanches futaies de l’Arimera.

À l’ore Véagavel vit deux hautes silhouettes, tout au bas de la pente. Elle les reconnut aussitôt, pour les avoir vues aux funérailles d’Omilorim : Omédia, l’Auteure des Fêtes dans la Vallée, et Souno, grand courseur de par le monde, qui avait secouru Isilia des Harpies, aux abords du Voile. Et aussitôt elle sut qu’elle avait fait le bon choix quant à la route qui la ramènerait chez elle. Elle n’hésita pas un instant, sachant que cette rencontre n’était guère fortuite. Elle descendit la pente et s’en alla rejoindre les Grands Esprits au bord de l’Aleüras. Ce n’est qu’une fois parvenue devant eux qu’elle se demanda comment formuler son étonnement : mais l’effort lui fut épargné, car Omédia chanta :

« Salut, Véagavel ! Tu reviens de loin : tes yeux le révèlent. Ton voyage tire à sa fin, mais bien des épreuves t’attendent encore sur ton chemin. »

« Oui, soupira Véagavel. Je sais ce qu’il me faut accomplir, mais je ne connais pas le moyen d’y parvenir. »

« Nul ne le saura, sinon toi, bien sûr. Mais nous sommes ici pour t’assister dans ta tâche. Jamais je n’ai abandonné mon amour pour les Fées, ni oublié les Fêtes dans la Vallée. »

« Et pourtant, dit Véagavel, tu aurais tous les droits de ne pas me prêter secours, toi qui a reçu la colère de mon père : colère dont mon peuple se navre encore. »

« De ton père j’ai pardonné la parole avant même qu’il ne l’ait achevée. Et de toute façon, une fille n’a pas à souffrir de l’héritage de son père, ni un peuple des brusques décisions de son chef, quand il les regrette. »

« Et moi, dit Souno de sa voix grave, depuis qu’Isilia Mère des Fées m’a lié au Destin de l’Ombre, mon cœur souffre pour ceux et celles qui en sont la proie, et je ne puis taire le désir de leur porter secours. »

Véagavel baissa la tête. La honte la saisit devant celui qui lui avait fait le Don des Ailes. Souno s’en avisa :

« Le vol que tu as accomplis de ta demeure aux Collines aura certes des conséquences sur la venire des Fées : des conséquences dont la portée échappe même à mon esprit. Mais l’eusses-tu accompli sans le chagrin et la peur que tu portais à l’ore, que tu n’eusses sans doute point perdu tes ailes. Car le choix s’imposait devant toi, et ton cœur ne souffrait aucune ambition déplacée. Et pourtant nulle autre circonstance n’eût pu te faire produire un tel acte. Ainsi, vois-tu, j’ai vu juste dans les limites que j’ai imposées à mon Don, sans pourtant prévoir qu’au sein même de ces limites, quelque événement finirait par les repousser. Il n’appartient qu’à moi d’en accepter la tournure. Et il n’appartient qu’à moi d’y répondre. Aussi, Véagavel, te ferai-je le Don une seconde fois : mais jamais une seconde fois n’accorderai-je cette faveur à quiconque, quelles que soient les circonstances. Telle est ma Parole. »

Il leva une main : aussitôt, une bourrasque balaya Véagavel. Celle-ci frissonna de la tête au pied : d’un frisson agréable, vif et chaleureux. Le vent accomplit de grands tours sur lui-même, et autour de la fée apparurent par centaines des poussières de lumière. Elles tournoyèrent un moment comme une nuée de petites mouches, avant de se rassembler derrière Véagavel, sous la forme d’ailes d’abord tout illuminées. Une chaleur rayonna dans son dos et se diffusa jusqu’aux extrémités de ses membres. Puis l’éclat s’amenuisit : les ailes reprirent une allure habituelle, aussi belles que celle qu’elle avait portées en premier. Un bonheur jeune lui provoqua un grand rire. Elle sautilla dans l’herbe en tournoyant sur elle-même. Omédia riait elle aussi.

« Et maintenant, poursuivit celle-ci tandis que son rire diminuait, nous t’offrons aussi ce présent : chaque fois que tu en vois le besoin, fait appel à nous, car bien que tu ne nous verra point, nous t’accompagnerons dans tes périples. Je puis t’aider à tromper les regards hostiles. »

L’espoir bondit dans le cœur de Véagavel. Elle en avait le souffle court.

« Oui, confirma Souno, et quant à moi, je te dirai ceci : souviens-toi que toutes les voix ne s’élèveront pas contre ton retour. Le vent de l’espoir leur offrira un nouveau souffle. Et pour ceux dont l’ombre a investi le cœur, ce même vent sera comme une tempête qui déferle. »

« Oh, Souno, Omédia ! s’écria Véagavel. Je ne sais comment vous remercier. Pourrai-je une ore vous rendre pareil service ? »

« Tu ne le pourras pas, dit Souno, car cela n’est pas en ton pouvoir. Mais ce qui peut être fait pour honorer le Don et nos présents se trouve dans la proche venire, et tu n’as pas à le chercher : seulement à l’accomplir. »

« Aussi, va, maintenant, Véagavel ! s’exclama Omédia. Quand tu te sentiras dans le besoin, ne regarde pas en arrière, mais en ton cœur ! »

Et Véagavel, répondant aussitôt aux paroles d’Omédia et de Souno, s’en fut vers le nord d’un pas rapide, allégée par ses nouvelles ailes.

 

Image originale de Amélie-Maude Bergeron

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