–Espace d’Imagination – Le Voyage de la Fée épisode 11 – 10/06/18


Le Voyage de la Fée – XI – Les Champs Bleus

Véagavel passa un long séjour dans l’Arivol Som, le royaume d’Arítounel. Là, elle se consola de son chagrin, autant que faire se peut. Mais au fil du temps, elle sentit croître le sentiment qu’il lui faudrait bientôt quitter l’endroit pour reprendre sa route vers la Mer.

Arítounel sembla s’en aviser et, une ore où Véagavel se reposait dans la Demeure sous le doux grondement de la Chute, elle la trouva et lui dit :

« Le moment de ton départ approche, Mère du Bedagávi. Quelle route prendras-tu quand tu auras quitté l’Arivol Som ? Je ne peux garantir ta sécurité le long de l’Alegral et de l’Aleüras. Mais je ne crois pas que ce soit la meilleure voix, de toute manière. Des passages mènent directement de mon royaume aux Champs Bleus, juste au sud. Je te suggère cette route. Tu y trouveras le peuple des Champs, et Vadinia mère de Nadabiol. »

Elle avait prononcé ces derniers mots avec une douce compassion.

« En effet, j’avais l’intention de trouver la mère de mon défunt époux, dit Véagavel, sa propre voix devenue toute fragile. Je ne sais si les nouvelles du Bedagávi lui sont parvenues déjà, mais je ne peux prendre le risque qu’elle demeure dans l’ignorance du sort de son fils. »

« Ton cœur parle avec justesse, dit Arítounel. Je ne doute pas que Vadinia t’en sera reconnaissante. »

Elle marqua une pause, puis reprit :

« Après ton passage dans les Champs, tu devras continuer plus au sud encore, et trouver l’endroit que l’on nomme Parsa Umad. Là sont les Navigateurs. Ceux-là seuls pourront te conduire au lieu que tu cherches : au cœur de la Mer. Que la bonne fortune t’accompagne, Véagavel Mère du Bedagávi ! Et que t’accompagne la grâce d’Isilia, notre Mère à toutes : d’elle, je vois beaucoup en toi. »

Ímayel conduisit Véagavel dans les passages étroits qui grimpaient, depuis les gorges, jusqu’aux hautes terres au sud. Le sol rocailleux aux abords des falaises cédait soudain à une terre grasse, couverte d’herbes bleues qui montaient jusqu’à la taille des fées. Elle s’étendait à perte de vue vers l’est, le sud et l’ouest. C’était là un contraste saisissant avec les chemins bordés de hauts murs de l’Arivol Som.

« Le moment est venu de nous dire au revoir, Véagavel, dit Ímayel »

Et bien qu’elle sourît en toute sincérité, des larmes roulèrent sur ses joues. Véagavel, qui voyait monter sa propre tristesse depuis qu’elles approchaient des champs, la sentit déborder tout à coup.

« Oh, Ímayel ! Comment pourrais-je assez te remercier ? Ta bonté dépasse tout ce que notre langue peut dire. »

« Dans ce cas, ne dis rien, Véagavel. »

Ímayel s’approcha et toutes deux s’étreignirent avec tendresse.

« Va, maintenant ! fit elle après s’être séparée de sa cousine. Tu as déjà la grâce d’Arítounel et d’Isilia : je t’offre la mienne également, si menue soit elle. »

« Et pourtant, dit Véagavel, nulle autre ne saurait m’apporter un tel réconfort. »

Elles s’échangèrent un dernier regard, un dernier sourire. Puis Véagavel se mit en marche ; elle ne se retourna pas, son courage suffisant à peine à la conduire au-devant.

Elle marcha de nombreuses lieues à travers les champs, son passage laissant un sillage à peine perceptible dans les herbes. Elle n’avait pas à se soucier de la faim ou de la soif, rencontrant souvent des ruisseaux bordés de buissons fruitiers. La puissance de l’Ousolial, le Royaume des Champs Bleus, ne tarda pas à se manifester. Les fleurs étaient de plus en plus nombreuses à se dresser dans l’herbe, et les champs ressemblèrent bientôt à une grande toile d’un bleu ferme qu’on eût mouchetée de mauve, de violet, de pourpre et de blanc. Les étoiles brillaient d’un éclat que Véagavel n’eût pas cru possible. Elles semblaient plus nombreuses. Peut-être était-ce la qualité de l’air, moins humide qu’au Bedagávi, et moins chargé de poussière que dans le désert. Mais Véagavel songeait que c’était surtout la nature même du pouvoir de l’Ousolial. La vastitude des Champs Bleus et leurs constellations de fleurs, le Ciel et ses myriades d’étoiles, agissaient tel un miroir l’un pour l’autre, se reflétant leur puissante et parfaite simplicité. Et rien, rien à aucun des horizons ne pouvait distraire l’œil de ce spectacle grandiose ; rien d’autre ne lui était nécessaire.

Le vent dessinait de grands plis dans la nappe des champs. L’air était léger, si léger ! Véagavel en gonflait sa poitrine comme on avale une grande bouchée d’un succulent festin. Soulevée par une telle légèreté, elle se mit à gambader, à tournoyer à travers les tiges et les fleurs qui se balançaient inlassablement. Les oiseaux passaient de gauche à droite, de droite à gauche, bondissant dans les airs, rasant les herbes. Les papillons volaient maladroitement d’une tige à l’autre. Les abeilles et les bourdons butinaient en toute tranquillité. Les lièvres, les lapins et autres bêtes de terriers approchaient et se dressaient pour voir passer Véagavel, remarquable figure d’allégresse.

Véagavel se souciait à peine de la direction qu’elle empruntait. Elle remarqua seulement que le dessin des fleurs s’ordonnait à mesure qu’elle progressait : à hauteur d’oiseau, elle eût peut-être vu de grands motifs, des lignes blanches et pourpres s’entrecroisant comme des volutes. Elle regretta de n’avoir plus ses ailes pour s’élever un instant et embrasser de sa vue l’abondance des Champs. Elle poussa un long soupir en apercevant des aigles qui, bien appuyés sur l’air à des hauteurs prodigieuses, contemplaient le sol sur des lieues à la ronde.

Des chants s’élevèrent bientôt au-devant : d’une grande beauté et d’un calme profond. Véagavel tomba sur un large rassemblement de fées, assises dans un cercle d’herbe aplatie. Elles étaient vêtues de grands manteaux blancs et roses. Les chants s’interrompirent ; les fées se tournèrent toutes vers la nouvelle venue. Elles avaient dans leur regard une pureté que Véagavel n’avait jamais rencontrée encore. Mais elle vit les regards changer quand ils avisèrent l’absence de ses ailes, et son cœur se serra douloureusement. La raison même de son passage dans les champs revint à son esprit, le balayant comme une violente bourrasque. Elle ne se présenta pas moins avec toute la fierté et l’amabilité dont elle était capable, et demanda à être conduite à Vadinia. Sans exiger d’explications, un petit groupe de fées se leva et invita Véagavel à le suivre.

Véagavel pénétra dans le cœur des Champs. La beauté de l’endroit surpassait tout ce qu’elle avait vu jusque-là de cette région : mais elle n’était plus disposée à l’apprécier, toute agitée qu’elle était à l’idée d’annoncer à Vadinia la terrible nouvelle du désastre du Bedagávi. Le bonheur, songea-t-elle, était chose fragile pour qui porte le tourment. Et il lui était affreux de songer qu’elle venait répandre ce dernier dans un lieu et chez un peuple si largement épanoui.

On mena Véagavel aux abords d’un petit étang. Des quenouilles cerclaient la berge, et des nénuphars aux fleurs blanches tachetaient la surface de l’eau. Au bord était assise Vadinia. À son côté était Chérir, son époux, et leurs deux autres fils, les frères de Nadabiol. Tous avaient le visage paisible. Véagavel approcha. Ses jambes tremblaient plus encore qu’au terme de ses longues marches dans le désert. Vadinia posa sur elle un doux regard, sans dissimuler toutefois l’interrogation que lui suscitait sa venue.

D’un geste de la main, elle l’invita à s’asseoir devant elle.

« Sois la bienvenue dans le Royaume de l’Ousolial, Véagavel Mère du Bedagávi, dit Vadinia. »

Sa voix était plus haute et plus venteuse que celle d’Arítounel.

« Nous devinons, par ton regard, et par l’absence de tes ailes, qu’un événement d’une gravité sans précédent est survenu dans ton royaume. »

Véagavel hocha de la tête, mais les mots demeuraient coincés en sa gorge.

« Hélas ! continua Vadinia d’un air malheureux, ta première visite dans les champs n’aura pas été celle que nous nous étions promise, il y a des lunes de cela, peu après que Nadabiol ne soit définitivement parti pour le Lac. »

Jamais Véagavel ne s’était sentie aussi incapable d’exprimer sa pensée. Elle était terrifiée à l’idée de rompre son silence, de faire tomber l’ombre sur la splendeur de ce lieu.

« Dis-nous tous, oh fille d’Omilorim, l’encouragea Chérir, dont le regard semblait déjà deviner maintes choses. Ne te soucie pas de la douleur que cela pourra causer à nos cœurs : cela n’est pas de ton fait. »

Véagavel entama le sombre récit du désastre qui avait frappé le Bedagávi. Elle commença par expliquer la nature de la mésentente qui était née entre ses frères et elle : mésentente menant jusqu’à la rébellion de ceux-ci et à l’assaut de sa demeure. Ce dernier événement, elle ne le décrivit pas en détail, mais elle ne put éluder la mort de Nadabiol et de leurs enfants : c’était la raison même de sa venue dans les Champs. Elle pleurait tandis qu’elle en parlait ; Vadinia, son époux et leurs enfants, elles aussi furent frappées d’une grande affliction : mais elles observèrent le silence, soucieuses de ne pas interrompre le récit. Véagavel jugeait inutile de parler de sa fuite et des épreuves qu’elle avait affrontées jusqu’à l’Arivol Som, mais Vadinia la pria de le faire.

« Car c’est ta douleur à toi que nous devons connaître entièrement, expliqua-t-elle. La nôtre est vive : c’est une douleur que je ne croyais jamais pouvoir ressentir ; mais elle n’est que peu de chose devant ta propre souffrance. Tu n’es pas venue ici, Véagavel, pour consoler nos cœurs, mais pour recevoir consolation des nôtres. »

Véagavel était certes surprise d’un tel retournement. Elle s’avisa tout juste qu’elle était allée jusqu’à craindre les reproches de la Mère des Champs et de sa gente. Non seulement celles-ci ne lui en firent point, mais elles la pleurèrent elle d’abord, avant de pleurer pour elles-mêmes.

Les fées étaient maintenant nombreuses à assister à ce triste moment : la rumeur du récit avait déjà parcouru le peuple des Champs. Quand Véagavel l’eut enfin achevé, toutes pleuraient : pour Véagavel et tout ce qu’elle avait perdu et endurée, pour Nadabiol et leurs enfants ; pour le peuple du Lac ; pour Vadinia et Chérir, et les frères de Nadabiol ; enfin, pour tout ce que les Fées enduraient de tourment depuis que l’Ombre était survenue en Agor, car ce malheur-ci faisait résonner tous les malheurs, jusqu’au premier malheur, quand la querelle avait éclaté entre les Grands Esprits et Omilorim, et que celui-ci avait quitté la Vallée avec sa Merveille.

Ainsi l’épreuve que Véagavel avait longtemps redoutée se révéla d’une profonde guérison pour son cœur. La cordialité des fées des Champs était telle qu’elle demeura plus longtemps que prévu dans cette belle région de la Diagor. Elle n’oubliait pas son peuple et la souffrance qu’il devait endurer sous le règne impitoyable de ses frères. Mais, elle l’avait compris l’ore de son passage dans l’Arivol Som, à presser son retour, elle n’eût qu’aggravé la situation, et brisé l’espoir que le Coffre ne retrouvât l’Amulette, et que la Merveille ne fût de nouveau complète. Quant à Vangral et Faravol, ils eussent gardé leur emprise sur le royaume pour des lunes et des lunes, tant qu’un pouvoir extérieur ne vînt point pour les en déloger.

Dans les moments de doute, Véagavel écoutait son cœur : celui-ci lui murmurait, avec de plus en plus de clarté, que le temps travaillerait pour elle si elle ne le voyait guère comme une difficulté. Aussi demeura-t-elle dans les Champs jusqu’à ce que la blanche lumière de la Lune pâlît l’horizon de l’Est. C’était là le moment qu’elle s’était fixé pour son départ.

Après des adieux déchirants, Véagavel laissa derrière elle Vadinia et le peuple de l’Ousolial, pour filer droit vers Parsa Umad, d’où elle gagnerait la Mer.

 

Image originale de Amélie-Maude Bergeron

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4 commentaires sur “–Espace d’Imagination – Le Voyage de la Fée épisode 11 – 10/06/18

  • Sylvie

    J’aime beaucoup l’alternance entre les moments de tension dramatique et ceux de détente où le personnage se connecte à la beauté du monde. Et ce cadeau du coeur de Vadinia et son peuple, qui “l’a pleurèrent elle d’abord avant de pleurer pour elles-mêmes”…

  • Samuel

    J’aime beaucoup l’attitude des Fées. J’ai de plus en plus hâte au prochain épisode. J’espère que les deux frères auront ce qu’ils méritent. La musique et l’écriture font comme d’habitude un merveilleux mélange.

  • Daniel Godon

    Cette fois, est aussi belle que les autres! J’ai tenté une nouvelle expérience en mêlant ma voix à la musique et l’écriture! Je me suis moi-même fait la narration de cet épisode et je me suis surpris à augmenter l’intensité du récit comme si quelqu’un hors de moi me lisait les phrases avec toute l’intensité qu’elles possèdent! Franchement la musique était vraiment dans le ton et m’incitait à raconter l’histoire avec ses propres vagues. Ta phrase la plus géniale à mon avis Jul: ‘Le vent dessinait de grands plis dans la nappe des champs’ ! Vraiment…bravo!