–Espace d’Imagination – Le Voyage de la Fée épisode 10 – 03/06/18


Le Voyage de la Fée – X – Le Royaume des Méandres

Véagavel avait été conduite jusqu’au Royaume des Méandres. Là demeurait Arítounel, Aînée des Fées, et c’est elle qui produisit son pouvoir de guérison sur le corps et l’esprit de Véagavel. Ímayel, la fille d’Arítounel, était maintenant chargée de veiller sur sa cousine durant le temps de son séjour dans le royaume. Elles quittèrent la chambre où Véagavel s’était réveillée de son tourment.

En franchissant la porte, Véagavel comprit qu’elle venait d’émerger d’une falaise, à mi-hauteur de celle-ci, sur un petit balcon grimpé de vignes aux fleurs mauves. Une autre falaise, d’un arpent peut-être, dominait la vue au-devant. Véagavel se trouvait dans une grande gorge. Au fond coulait une rivière aux eaux bleues et vives. Elle venait de l’est, quelque part sur la droite, mais un coude de la falaise à l’opposé déviait son cours qui filait ensuite vers le sud, au-delà de la vue. Vers l’amont résonnait, toujours grave mais beaucoup plus clair, le grondement que Véagavel attribuait sans le moindre doute à une puissante chute : elle ne pouvait la distinguer de ses yeux, mais la chute devait se trouver non loin de l’autre côté du mur de roc.

Véagavel apercevait en contrebas, de leur côté de la rive, une grève blanche en forme de croissant, large d’une vingtaine de toises. Elle était lovée dans la falaise surplombant le balcon, qui s’incurvait en une courbe creuse comme sa semblable en face.

Ímayel mena Véagavel : elles descendirent un petit escalier sur la gauche qui menait à un palier beaucoup plus large que leur balcon. D’autres escaliers le rejoignaient ce comme les ramures d’un grand arbre. À l’extrémité du palier était une autre volée de marches, aussi large que lui cette fois, qui descendait jusqu’à la rive.

Les deux cousines empruntèrent l’escalier et s’avancèrent vers la rivière. À mi-chemin, Véagavel jeta un regard derrière elle. Elle vit toute la face extérieure de la Demeure d’Arítounel : une maison splendide, bâtie au flanc du grand mur de roc.  Les balcons et les escaliers étaient plus nombreux qu’elles ne l’avaient cru, s’élevant jusqu’à des hauteurs impressionnantes sur la falaise. Des entrées multiples menaient dans la pénombre du rocher. Des vignes épaisses, pointées de leur fleurs violettes, recouvraient la parois et s’agrippaient aux balustrades. Les pierres d’un jaune phosphorescent, incrustées dans le roc, luisaient à travers la verdure comme les yeux de centaines de chouettes.

Véagavel s’attarda un moment : autant qu’elle le voulut, ébahie qu’elle était par la beauté de la Demeure. Puis elle rejoignit Ímayel au bord de l’eau. De petites embarcations patientaient à travers des bosquets d’ajoncs dont les fleurs jaunes étaient toutes épanouies. Ímayel avait préparé une péniche. Elles grimpèrent ensemble dans l’embarcation et commencèrent de glisser lentement sur les eaux. Elles s’éloignaient ainsi vers le sud et Véagavel demanda :

« Nous n’allons pas voir la chute ? »

Ímayel sourit.

« C’est une question que je me suis longuement posée avant ton réveil. Devrais-je commencer par te montrer la Chute du Joyau ? Car celle-ci est la source des Méandres, et c’est à elle que revient l’honneur d’être visitée en dernier. Les voyageurs, d’habitude, entament leur découverte d’Arivol Som par la Porte des Gorges ; ils remontent les Méandres et terminent leur parcours à la Chute. Mais toi, tu as fait le chemin jusqu’à la Demeure d’Arítounel tandis que ton esprit était dans le sommeil. Je crois que je devrais te laisser le choix. Souhaites-tu voir la Chute en premier, ou en dernier ? »

Ímayel posa le long bâton de la péniche dans le lit du cours et interrompit le mouvement de l’embarcation. Véagavel put réfléchir à son aise.

« Je ne crois pas pouvoir découvrir ce Royaume comme les autres voyageurs le font d’ordinaire, répondit Véagavel après un long silence. Hélas ! Mais peut-être ce parcours-ci m’était-il destiné. »

« Cela ne fait aucun doute, en fait, songea Ímayel. Et sans doute aussi te présentera-t-il l’Arivol Som sous une forme qu’aucune n’a aperçue jusqu’à l’ore. »

« Nous irons à la Chute d’abord, conclut Véagavel. »

Ímayel tourna l’embarcation et la fit avancer à contre-courant. Elles regagnèrent le coude de la rivière et dépassèrent bientôt la Demeure d’Arítounel qui disparut derrière la falaise, sur la droite. À ce point, Ímayel naviguait droit vers l’est. Au-devant, à un arpent peut-être, les murs de la gorge s’écartaient légèrement ; puis, plus loin, la gorge était subitement coupée par un gigantesque drap bleu, une chute qui tombait depuis le mur du fond. C’était la Chute du Joyau. Ses eaux lustrées se fracassaient en gerbes d’écume dont l’embrun embaumait l’air de l’énorme bassin formé par la tête de la gorge.

La péniche s’avança. Les eaux, remuées par le bouillon de la chute comme si une main colossale en tapotait la surface, venaient glouglouter contre la coque de l’embarcation.

Véagavel jeta un regard alentour. À l’ore seulement, elle avisa combien les parois de roc étaient traversées de veines longues et sinueuses, du même jaune que les pierres phosphorescentes ; les veines couraient vers l’avale de la rivière, se dispersant en ramifications interminables, mais vers l’amont, elles convergeaient toutes vers un point caché derrière le rideau de la chute.

Ímayel traversait le bassin. Le grondement s’affermit ; il devint presque assourdissant. Véagavel se demanda un instant si Ímayel n’allait pas bientôt interrompre sa course, mais celle-ci paraissait s’avancer vers le bouillon sans la moindre crainte. À quelques toises seulement du mur d’eau, elle prononça une formule à haute voix qui perça le vacarme de la chute.

Narian Ímayel calo oran Arítounel ; Àna Dolari aldian uranas !

Oh, Chute du Joyau ! Que le pouvoir d’Arítounel révèle ta Porte !

 

Soudain, les eaux de la chute s’écartèrent juste devant les fées, comme un grand rideau qu’on ouvrirait à sa base pour jeter un coup d’œil discret de l’autre côté. Il se forma ainsi une arcade, juste assez haute et large pour laisser passer la péniche et ses passagers. Véagavel, à l’avant du bateau, plongea en premier sous le grondement de la chute. Elle eût crié de toutes ses forces que son cri eût été aussitôt écrasé par le fracas des eaux. Mais dès qu’elle eut franchi la Porte de la Chute, le bruit perdit beaucoup trop vite de sa force, comme absorbé par un mur invisible. Vite, le silence tomba.

De l’autre côté de la chute se déploya, de façon inattendue, un vaste endroit, une caverne gigantesque aux parois lisses et courbées en une grande voûte. Les veines aperçues tout à l’heure couvraient les murs comme d’une maille dorée de plus en plus serrées à mesure qu’elles rejoignaient le fond de la caverne. Mais Véagavel, toujours dans l’embarcation, ne pouvait en apercevoir le bout, car au bout du petit bassin d’eau formé derrière la chute se dressait un muret de roc de quelques toises de haut.

Dans la pénombre du lieu, elle vit distinctement qu’une lumière très vive pulsait à travers les veines : elle parcourait presque instantanément leurs sillons, depuis le fond de la caverne jusqu’au rideau de la chute ; les veines retrouvaient un instant leur doux éclat doré, avant de s’éveiller de nouveau au passage de la lumière.

Ímayel accosta au pied du muret, sur la première marche d’un petit escalier qui menait au sommet. Et là Véagavel, achevant de monter l’escalier, put contempler toute la gloire du lieu.

À l’extrémité de la caverne, à moitié incrustée dans la parois, était une formidable pierre, tel un gros rocher détaché du flanc d’une montagne. Elle était de la même couleur dorée que les veines et les petites pierres lustrant la Demeure d’Arítounel. Toutes les veines convergeaient vers sa masse. La pierre se gonflait, se gonflait encore de lumière : puis, au comble, elle déchargeait tout à coup l’éclat accumulé qui fluait à travers le réseau des veines ; suivait un temps de repos, après quoi la pierre s’illuminait de nouveau. Véagavel n’avait jamais rien vu de tel. Le Lac de la Lune et la Merveille avait leur beauté propre, douce et silencieuse, quoique triomphante à l’époque de la Lune Haute. Cette pierre, au creux de son immense caverne, avait une puissance ferme, presque provocatrice.

« Voici la Pierre d’Or, le Cœur d’Arivol Som ! murmura Ímayel. » Mais sa voix, renvoyée de part et d’autres par les parois, sembla emplir tout l’espace de la caverne.

« On dirait le cœur du monde, glissa Véagavel, étonnée d’entendre ses propres mots. »

Ímayel sourit.

« Si c’était là le cœur du monde, nous, fées d’Arivol Som, serions des déesses. »

Véagavel se tourna vers Ímayel, le regard curieux d’abord, mais s’étincelant à mesure qu’elle saisissait ses propos.

Véagavel fut absorbé par la contemplation de la pierre pendant un temps indéfini, un nombre de pulsations qu’elle ne compta guère. Elle avait l’étrange sentiment que, si étonnant que fût le spectacle qui se déroulait sous ses yeux, elle ne découvrirait pas d’emblée tout ce que ce lieu avait à lui offrir. La véritable compréhension de cette merveille ne lui viendrait que petit à petit.

Il se passa tout de même un long moment, pendant lequel Ímayel se tint immobile derrière sa compagne. Enfin, Véagavel lui signifia qu’elle était prête à poursuivre la visite du Royaume. Elles retournèrent donc à la péniche, franchirent de nouveau la Porte de la Chute et s’éloignèrent du grondement des eaux. Suivant le doux courant de la rivière, elles repassèrent devant la Demeure d’Arítounel. Quelques arpents après avoir achevé le tournant vers le sud, la rivière bifurquait de nouveau, retrouvant sa course vers l’est.

Soudain, la gorge qui serrait jusque-là la rivière se divisait en voies plus étroites, mais aux murs tout aussi hauts : Véagavel pénétrait dans les Méandres, un vaste réseau de chemins qui s’entrecroisaient comme les fils d’une grande toile. Les fougères et les arbres poussaient en abondance sur les rives, aux pieds des falaises. En hauteur, l’escarpement se faisait trop abrupte, mais les vignes aux fleurs violettes recouvraient les murs comme de grands draps légers. Un peu partout dans le roc étaient creusées des habitations reliées les unes aux autres par des ponts qui formaient de longues arches au-dessus des cours d’eaux. Nombreux étaient les oiseaux qui fondaient leur nid dans les interstices de la roche, ou même aux fenêtres des demeures ; leurs douces mélodies se répercutaient en écho dans les gorges. Les pierres phosphorescentes étaient incrustées par centaines dans le roc, donnant à l’embrun qui s’élevait des chemins d’eau un éclat doré et apaisant. Les veines de lumière continuaient de sillonner les parois des falaises. Maintenant que Véagavel avait vu la Pierre d’Or, elle distinguait son battement et sa puissance qui courait à travers les veines à une vitesse folle, toujours de l’amont vers l’avale de la rivière.

Au-dessus de toutes ces merveilles était le ciel étoilé : il semblait tout proche, comme si les gorges étaient de grands corridors auquel le ciel eût servi de plafond. Mais d’une tout autre manière, il paraissait loin, très loin, les arêtes des murs le découpant en chemins d’étoiles que jamais Véagavel ne pourrait parcourir.

Les fées allaient et venaient, paisibles, sur les ponts et les chemins creusés dans la parois. D’autres se déplaçaient en bateau comme Véagavel et Ímayel ; celles qui reconnaissaient au passage la Mère du Bedagávi la saluait avec gravité.

Ímayel passa par bien des chemins qui finirent par se confondre dans l’esprit de Véagavel. Mais à un moment, elles parvinrent à un carrefour. Tous les chemins d’eau semblaient se retrouver et continuer vers l’est en un seul cours semblable à celui qui naissait de la Chute. Une arche gigantesque se dressait du mur nord au mur sud.

« C’est là la Porte des Méandres, dit Ímayel. De l’autre côté se trouve le Premier Couloir, qui mène à la Porte des Gorges, l’entrée de notre royaume. Au-delà, la rivière continue à rives dégagées et porte le nom de Cours Brun, comme tu le sais. »

Et Ímayel passa la Porte des Méandes, traversa le Premier Couloir et parvint jusqu’à la Porte des Gorges.

C’est ainsi que Véagavel parcourut l’Arivol Som d’un bout à l’autre pour la première fois : cela ne signifiait pas pour autant qu’elle en avait fait le tour, et dans les temps qui suivirent, elles naviguèrent longuement à travers les Méandres, avec l’impression de découvrir toujours de nouvelles avenues aux beautés jusqu’à l’ore demeurées secrètes.

Ímayel se montra d’une dévotion sans faille. Elle écoutait Véagavel avec intérêt et compassion quand celle-ci lui parlait des coutumes et des beautés du Bedagávi, et des histoires dont le royaume était la source. Et quand le tourment refaisait surface dans le cœur de sa cousine, visions de mort et de souffrance, elle la guidait à travers les chemins, sans destination précise, et lui chantait quelque air de sa voix douce et apaisante.

Dans l’étroitesse des gorges, le  ciel n’offrait plus ses repères habituels. Les étoiles passaient au-dessus des Méandres mais il devenait vite difficile d’en compter les tours. Véagavel ne savait plus même si la Lune devait bientôt apparaître dans le ciel ou non. Elle se demanda si elle apparaissait jamais dans ce royaume.

La joie, le chagrin et le tourment s’alternèrent dans son cœur. Tantôt elle s’imprégnait toute de la beauté et des mystères d’Arivol Som ; tantôt elle ne voyait plus les falaises et la lumière dorée, mais seulement le souvenir, doux et triste, de son propre royaume ; tantôt encore, elle revoyait malgré elle le moment de l’assaut, et les meurtres commis par ses frères et leurs partisans.

Le temps passait bel et bien, cependant, et Véagavel sentit toutefois qu’à trop étirer son séjour, une sorte de presse s’installerait parmi ses sentiments, qui deviendrait vite insupportable. Lentement crût l’idée qu’il lui faudrait quitter le royaume d’Arítounel pour entamer une nouvelle étape de son voyage. De toute ce qu’elle laisserait derrière elle, la présence d’Ímayel serait bien ce qui lui manquerait le plus. La douleur que lui causerait cette séparation, elle le savait, ne seraient certes pas la dernière à se montrer sur son long chemin.

 

Image originale de Amélie-Maude Bergeron

Plus de blogs

La Société Magique Futur

Julien Poirier Godon

Share and Enjoy !

0Shares
0 0

Laissez un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

7 commentaires sur “–Espace d’Imagination – Le Voyage de la Fée épisode 10 – 03/06/18

  • Sylvie

    Quel beau Royaume que tu décris si bien, accompagné de la musique qui lui sied à merveille, nous permettant ainsi de l’habiter pleinement et d’y trouver nous même le calme et le bien-être. D’ailleurs, j’invite les lecteurs qui le désirent à faire comme moi, et après la lecture, de laisser courir la musique et de l’écouter les yeux fermés. Méditer aux sons des fréquences vibratoires et des pulsations, de leur élévation, des tintements et voir apparaître le Royaume.

    Dommage de perdre ces belles musiques d’une semaine à l’autre. Il faudrait en faire un livret.

    Question à l’auteur: Je vois que le nom d’Imayel se retrouve dans la formule. Est-ce qu’il correspond à Joyaux dans la traduction (bien qu’Imayel et Aritounel sont dans la même section de phrase et Joyaux dans l’autre, sinon ce serait Porte)?

    • Julien

      C’est une excellente question concernant la langue féérique et sa traduction. En fait, la traduction n’est pas littérale parce que les fées ne pensent pas comme nous. Le nom d’Ímayel n’est pas transféré dans la version française de la formule. La première section veut dire environ, en traduction littérale: Ímayel parle selon la volonté d’Arítounel. Mais en version française on conserve seulement le sens qu’il s’agit du Pouvoir d’Arítounel sur la Chute au Joyau (Dolari aldian).

  • Daniel Godon

    Hoho, c’est une accalmie flamboyante pour la Fée vedette qui m’a permis de faire un nouveau voyage dans ton imaginaire lumineux qui éclaire le mien! Merci Jul! Tes mots imagent tellement bien tes phrases qu’on se sent toujours là où se passe l’action!

  • Diane poirier

    Emportée par le courant du septième au dixième épisodes! ,Veagavel me devient de plus en plus chère et son long parcours semé d’embûches mais auss de souvenirs revelateurs et ressourçants l’aideront espéront le à guérir…Il est bon de plonger dans l’univers intemporel de ce conte fantastique et de prendre le temps de l’habiter! Je devrais faire des rêves magiques!!