–Espace d’Imagination – La Quête des Gardiens épisode 4 – 06/07/17


La Quête des Gardiens – IV – La Lune

Omilorim reprit le chemin de la Montagne. Parvenant à son pied, il déploya haut et fort sa voix, de sorte qu’elle montât jusqu’aux Dieux qui siégeaient au sommet de l’Aragor.

Les Dieux entendirent ; et mûs par le trouble qu’ils percevaient en cet appel, ils descendirent à la rencontre de la fée. À l’ore, devant Omilorim, se tinrent Liga et Agawé, les plus grands parmi les Grands Esprits. L’Agor était leur Demeure, et de ce fait ils étaient les hôtes de toute vie en ce lieu. Voilà pourquoi la plupart des Fées les considéraient comme les Dieux de l’Agor. Mais les Trois Enfants d’Isilia comprenaient mieux leur véritable nature, et les désignaient plutôt comme Parents de l’Agor.

Plusieurs fois, Liga et Agawé avaient participé aux Fêtes, heureux de partager leur savoir, et d’apprendre, à leur tour, au contact des Fées, comme des parents peuvent apprendre de leurs enfants. Mais voilà longtemps qu’ils ne s’étaient présentés en la Vallée, car leur devoir s’étendait à toute l’Agor, et de maintes choses ils devaient maintenir l’harmonie de leurs regards bienveillants. En leur cœur, cependant, ils conservaient pour Omilorim une place chère.

Aussi l’accueillirent-ils d’une voix douce, malgré la dureté de son présent regard ; et ils le conduisirent au sommet de l’Aragor. Sur la plus haute cime Omilorim se tint : figure minuscule entre les Dieux qui avaient repris leurs sièges ; juchée droite, et grave, à des hauteurs que nulle créature mortelle, pas même les plus grands aigles de l’Agor, n’avait jamais rejointes. De ce point, il pouvait contempler toute l’Agor et ses merveilles sans nombre : pourtant Omilorim ne cherchait qu’une seule chose, et sans hésitation son regard se porta vers le Nord.

Là, il la vit : l’Ombre.

 

Elle était tel un grand voile tiré vers le firmament : un voile d’une vastitude oppressante, qui s’épandait au-dessus des terres du Nord, pour les noyer de ténèbres immobiles. Le cœur d’Omilorim se crispa de douleur ; et de douleur sa voix résonna, quand il demanda :

« Comment, comment n’ai-je pas été informé de cette Ombre, moi qui ai connu le cœur de l’Aragor, moi qui ai façonné le Coffre, Merveille des Fées ? Ma valeur ne suffisait-elle donc point à vos yeux, pour que vous m’ayez écarté d’un tel savoir ? »

Liga et Agawé répondirent :

« Tant que fleurira la Terre, tant que brillera le Ciel, en Agor sera la Lumière. Ainsi nous avons jugé. Nul d’entre nous ne s’est placé entre toi et le Nord. Mais ce qui t’amène à le considérer en cette heure, ce sont des paroles. »

Omilorim conserva un lourd silence. Il chercha en son esprit la raison de ce qu’il percevait comme une trahison, et son cœur oublia son amour pour les Dieux. Il retourna en la Vallée, et saisit le Coffre sous le regard stupéfait de son peuple. Il quitta la Vallée, avec l’intention de n’y jamais retourner, et d’un pas lourd et bruyant il marcha vers la Montagne pour abandonner sa Merveille aux Dieux. Nombre de Fées l’accompagnèrent, produisant derrière lui une traînée de murmures.

Sur son chemin l’attendait Omédia, l’Auteure des Fêtes dans la Vallée. D’une voix navrée, mais qui n’avait rien perdu de sa douceur et de sa beauté, Omédia lui dit :

« Omilorim, Enfant d’Isilia, pourquoi quittes-tu ainsi ton frère et ta sœur, et la Vallée, où tu as si longtemps vécu ? »

« Qui es-tu donc pour mettre en doute l’amour que je peux porter aux miennes ? En vérité, c’est de vous, les Grands Esprits, dont je me méfie : car vous avez trahi les Fées, en leur cachant, avec force rires et paroles, la sombre face de l’Agor. Et n’était de Reslo, celui même que tu as invité pour la ruine de tes Fêtes, nul ne nous l’aurait révélée. »

« Je doute de bien des choses, mais pas de l’amour que tu portes aux tiennes, répondit Omédia, avant d’ajouter : il est dans chaque arbre des fruits qui s’épanouissent, et d’autres que frappe la maladie. Es-tu à ce point méfiant pour n’en goûter aucun et les rejeter tous ? »

« Si l’arbre, en effet, produit des fruits empoisonnés, c’est que ses propres racines se nourrissent d’une terre corrompue. »

Nombreuses furent les fées qui prirent peur à ces paroles, craignant, dans leur présent trouble, quelque représailles d’Omédia. Mais Omédia demeura l’égale d’elle-même :

« C’est, en vérité, un bien triste sort pour l’Agor, que l’Auteur du Coffre ne s’exprime en ces mots. Je te dirai donc ceci : prends garde, Omilorim, fils d’Isilia fille de Liga ! Car une lumière divisée n’est blanche qu’à sa source. »

Puis elle laissa Omilorim, dont le cœur n’avait plus de place pour sa parole.

Celui-ci continua son chemin et, comme pressé par cette dernière rencontre, il redoubla d’ardeur. Chacun de ses pas lui était cependant plus lourd que le précédent. L’esprit enhardi par la colère, il refusait de ralentir, battant des ailes pour hâter sa marche. Mais avant le terme de son voyage, elles étaient tombées de son dos : comme les feuilles qu’arrachent les premiers vents de l’Hiver. Et nombre de fées qui l’accompagnaient, désormais convaincues par sa hargne, accomplirent cette marche au même prix. Ce fut là, pour les Fées, le premier de leurs grands malheurs.

 

Enfin les crêtes de l’Aragor parurent dans le lointain. L’orgueil gonfla la poitrine d’Omilorim : à l’ore, croyait-il, rien ne pût empêcher son dessein. Or de très loin Liga et Agawé avaient vu approcher le cortège des fées. Et quand il les sut en vue de la Montagne, Agawé fit jouer sa Volonté.

Il saisit l’Aragor de ses mains, et en un terrible, terrible effort, il le souleva.

Et il le plaça entre le Ciel et l’Agor ; il lui donna la forme d’un prisme qui rassemblait la lumière des Étoiles, pour la concentrer et nimber l’Agor d’une lumière décuplée. Il nomma ce prisme Agávil, La Terre qui Brille et qui Vole, mais à travers les Âges on le désigna de bien des façons, et aujourd’hui on le nomme Lune.

La grandeur de cet exploit pénétra le cœur même d’Omilorim. Il comprit enfin la Parole d’Agawé et de Liga, et l’humilité couvrit sa rancœur. Il s’avança là où l’Aragor avait pris appui sur l’Agor : c’était désormais un grand cercle de collines, vestige des puissants bras de la Montagne. Au centre, dans le creux de la cuve ainsi formée, se rassemblèrent les eaux des pluies, desquelles naquit un lac. Sur sa face brillait l’astre nouveau : il apparaissait, sur l’eau, aussi clairement que dans le ciel. Voilà pourquoi Omilorim nomma ce lac Bedagávi, le Lac de la Lune. Et charmés par la beauté du Lac et par la splendeur des collines tout autour, son peuple et lui s’installèrent aux abords de ses blanches rives.

Bientôt dans la cuve pousseraient en abondance de grands et magnifiques arbres. Les ruisseaux descendraient, nombreux, en un chant bleu le long des vertes collines. Et le peuple d’Omilorim y fonderait la première cité, Eriel Reva la belle. Mais l’amertume ne quitterait plus le cœur d’Omilorim, et du Coffre il n’exposerait plus la beauté. Il placerait la Merveille des Fées au fond de sa Demeure, et nul ne pourrait plus bénéficier de sa vue, sinon lui-même et sa proche famille.

Pourtant toutes ces précautions ne protégeraient pas indéfiniment le Coffre : car l’Ombre aussi avait une Volonté, et le tumulte qui avait agité les fées de la Vallée n’avait été que les premiers traits d’un vaste et ténébreux dessin.

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6 commentaires sur “–Espace d’Imagination – La Quête des Gardiens épisode 4 – 06/07/17

  • Sylvie Poirier

    J’apprécie l’angle (ou dirions-nous ici le prisme) sous lequel tu explores le thème de la lumière dans cet extrait. Précédemment, nous étions exposé à la dualité lumière-ombre. Maintenant, nous sommes en face de caractéristiques toutes autres qui évoluent et se complexifient (comme les sentiments et la “chair” des personnages de l’histoire): d’abord la division de la lumière en son prisme de couleurs; “une lumière divisée n’est blanche qu’à sa source” et l’utilisation du prisme pour retrouver la blancheur et l’éclat de la lumière; “il lui donna la forme d’un prisme qui rassemblait la lumière des étoiles” et encore dans une autre partition; “Sur sa face brillait l’astre nouveau: il apparaissait, sur l’eau, aussi clairement que dans le ciel.”

    Ainsi en vont des personnages de ton histoire, qui de prime abord, représentent des archétypes (comme tout personnage de contes qui représente un état de l’être auquel on peut s’identifier), mais qui font partie d’une grande mosaïque qui s’enrichie de l’apport, l’inter-relation et l’effet miroir de chacun, pour, peu à peu, trouver leurs voies d’évolution respectives.

  • Diane poirier

    Cette histoire envoûtante redonne au Passé Simple toutes ses lettres de noblesse et nous convie à entrer dans un Univers parallèle et immémorial ! Bravo!

  • Daniel Godon

    Wow Jul, je viens enfin de comprendre comment la lune (tsuki) s’est allumée! Un de tes passages les plus savoureux pour moi est celui-ci: ” Nombre de Fées l’accompagnèrent, produisant derrière lui une traînée de murmures.” Quelle belle métaphore tout près d’un silence parlant! Tu utilises les mots comme un jongleur en ne le plaçant jamais au même endroit, ce qui permet d’en exprimer tous les sens! Bravo cher écrivain que tu es!

  • Louise Beaugrand

    “Nombre de Fées l’accompagnèrent, produisant derrière lui une traînée de murmures.” J’adore! / L’ensemble de l’histoire = Le mythe du Paradis perdu ! Pourquoi pas !