–Espace d’Imagination – La Quête des Gardiens épisode 13 – 07/09/17


La Quête des Gardiens – XIII – L’Héritière

La lumière de la Lune tombante passait comme un fin rideau de soie au-dessus des Collines du Bedagávi. À l’amont de l’Aleüras, le Fleuve Brillant, qui prenait directement sa source du Lac de la Lune, était un grand rassemblement : il y avait là les fées du Bedagávi ; et parmi elles, Véagavel, la fille aînée d’Omilorim. Il y avait aussi Arítounel et Dalial, sœur et frère d’Omilorim, avec leur gente respective. Elles avaient quitté leurs lointaines Demeures pour rejoindre le Royaume du Lac. Étaient présents aussi Agawé et Liga, et nombre de Grands Esprits qui jadis avaient participé aux Fêtes : Omédia Auteure des Fêtes, Sarluóh aux yeux profonds et le beau Valunar aux chants de joies, et maints autres encore. Et enfin, Darnivel et Isilia.

Voilà plusieurs tours d’étoiles déjà que Paria s’était introduit à Eriel Reva pour voler le Coffre. Tous, ils étaient maintenant rassemblés pour rendre hommage aux victimes du Lour Pâle.

Pour la première fois Véagavel côtoyait les Grands Esprits et les Gardiens. Mais c’était une triste fois, songeait-elle, et elle ne pouvait taire le regret qu’elle portait de ne pas les avoir connus en une autre. Car elle était née dans le Royaume du Lac de la Lune, après le Temps des Fêtes, et depuis les Grands Esprits n’avaient pas eu de rapport avec la gente d’Omilorim.

Véagavel était, comme son père, haute de stature. Son âge résidait encore dans la jeunesse, mais déjà elle avait atteint une sagesse qui lui valait l’amour profond de son peuple. Et la gente d’Eriel Reva était pour elle tout ce qu’elle avait connu, si bien qu’elle voyait en celle-ci sa propre vie.

Aussi son cœur se serrait-il de douleur, quand son regard passait des Grands Esprits, et de l’émerveillement, au triste spectacle des défunts : sur des radeaux nombreux, faits de tiges et de feuilles finement tressées, ils reposaient, attendant sur le bord de la rive qu’on ne les confie aux eaux de l’Aleüras.

Et posant son regard sur le visage comme endormi de son père, Véagavel se rappela une autre fois, occurée bien avant l’intrusion du Lour Pâle à Eriel Reva. Elle avait senti, plus que jamais en le cœur de la gente du Lac, l’attente qui l’occupait. C’est qu’en effet on se tardait de revoir le Coffre, toutes ses lunes d’absence n’ayant point effacé l’amour qu’on lui portait. Véagavel répétait au peuple de garder espoir, mais celui-ci s’essoufflait, et l’on comblait sa poitrine de mécontentement.

Véagavel, donc, avait trouvé son père. Elle lui avait dit :

« Père, n’est-il pas temps pour le Coffre de retrouver la Lumière des Étoiles et de la Lune ? Il est bien des yeux, et bien des cœurs, qui bénéficieraient de sa vue. Moi-même, dans les salles silencieuses sous ta demeure, je ne le peux contempler dans toute sa beauté : car, de ce que l’on m’a dit de lui, il ne respire de sa pleine lumière qu’à l’ore où il luit sous le Ciel. »

« Ta parole, je l’entends, ma fille, avait répondu Omilorim. Une venire viendra, où le Coffre retournera sous le Ciel. Mais pas encore. »

« Est-ce la colère qui retient ainsi ta décision prochaine, mon père ? avait-elle demandé en un soudain élan de courage. »

« Il est des choses que tu ne peux comprendre, Véagavel, mon aînée. Car elles trouvent leur source avant ta venue en ce monde. Ainsi tu n’as d’autres choix que de suivre le cours des choses. »

Véagavel avait entendu la parole de son père. Elle s’était tue sur la matière du Coffre, et soignant l’espoir en son cœur, elle avait patienté encore de longues lunes dans la paix d’Eriel Reva.

Mais, pour le grand malheur des Fées, Paria fut saisi par la main de l’Ombre, et conduit à produire le vol du Coffre et la terrible mise à mort de nombreuses gens d’Eriel Reva. Et tout ce qu’avait espéré Véagavel semblait s’être dissipé comme brume sous le vent.

Le Peuple du Lac porta les radeaux à l’eau. Le cours naissant du fleuve entamait doucement son mouvement vers la Mer : sans hâte, les embarcations glissèrent devant la foule rassemblée sur les deux rives.

Pendant ce temps des chants s’élevèrent dans le ciel clair, portant jusqu’aux étoiles des mélodies de tristesse, de louanges et d’espoir. Mais tout du long, Véagavel s’en avisa, Isilia se tint en silence. Son regard ne se détachait point de ses enfants qui, lentement, s’éloignaient vers les Collines et passeraient bientôt au-delà. Et une puissante impression traversa Véagavel : leurs deux cœurs battaient d’un même rythme. Toutes deux portaient la souffrance de voir une partie d’elles-mêmes inéluctablement entraînée vers l’avale.

Véagavel posa une dernière fois ses yeux sur le visage immobile d’Omilorim. En son esprit lui vint les derniers instants de son père. Car après le terrible passage du Lour Pâle, ce fut Véagavel qui, en premier, trouva Omilorim, couvert de sang, et gisant au pied du dernier escalier de sa Demeure. Elle avait été secouée d’un profond désespoir ; le désarroi avait saisi son cœur quand elle s’était avisée de la disparition du Coffre. Mais, comme en réponse à cette insoutenable affliction, une lueur avait perlé sur la poitrine de son père : l’Amulette était demeurée à son cou.

Et contre toute attente, Omilorim n’avait pas encore poussé son dernier souffle. Véagavel avait contemplé son père, étonnée de voir en son regard une lumière qu’elle ne lui connaissait guère. À l’approche de la mort, semblait-il, un voile s’était levé de sa vision.

« Oh, Véagavel ! s’était-il exclamé. Quelle folie ? Quelle folie a conduit mes pensées depuis que l’Ombre s’est jetée sur le Monde ? La Merveille est Fruit de la Lumière, et moi, je l’ai dérobée de son pouvoir ! Du Coffre, j’ai privé tant de regards, à l’ore même où ils en ont le plus besoin. Aussi ai-je failli à la tâche qui m’a été dévolue. Triste est mon sort, quoique juste. Mais toi, Véagavel, tu as le cœur et l’esprit aussi blancs que la Lune. Tu es ma fille aînée ; tu fais ma fierté. Aussi je te confie l’Amulette : c’est l’Amulette et le Coffre qui, ensemble seulement, forment la Merveille des Fées. Leur destin n’est qu’un, et tant que l’Amulette demeurera en sécurité, je ne craindrai pas pour le Coffre. C’est avec la certitude de mon amour pour toi et pour ce monde que je te la lègue. Tu en es la gardienne à présent. Tu veilleras sur le Royaume du Lac mieux que je ne l’ai fait pendant toutes ces années. Oui, c’est empli d’espoir et de quiétude que je quitte l’Agor pour les Contrées Célestes. Adieu, fille bien-aimée ! »

En ce funeste moment, Véagavel avait eu bien du mal à entendre la parole de son père : et debout, sur les rives de l’Aleüras, à chanter pour les morts, il lui semblait encore que la perte du Coffre représentât le plus grands des malheurs.

À son père gisant, pourtant, elle n’avait glissé mot de ses propres doutes, préférant lui être tout à fait dévouée dans ces derniers instants. Ainsi, d’une main tremblottante, avait-elle accepté l’Amulette qu’il lui tendait. Tandis qu’elle la mettait à son cou, Omilorim expirait son souffle dernier.

Ainsi était mort, au fond même de sa Demeure, loin des Étoiles et de la Lune, le Troisième Enfant d’Isilia, Auteur du Coffre, et Père du Royaume du Bedagávi.

Sur son corps avaient perlé les larmes de Véagavel : mais si les Fées, à l’instar de leur Mère, par le chagrin guérissent blessures profondes et maladies féroces, aucune larme, pas même les larmes d’Isilia, ne peuvent rappeler celles qui ont pris la Route des Contrées Célestes.

Les radeaux disparurent au-delà de la vue, portés par le fleuve qui passait, comme un fil miroitant mais minuscule, entre les hautes Collines de la Cuve. Sur une centaine de lieues le fleuve les porterait encore, jusqu’à ce qu’il ne rejoigne la Mer, et qu’en fin celle-ci ne les accueille en ses vastes bras.

 

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Julien Poirier Godon

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5 commentaires sur “–Espace d’Imagination – La Quête des Gardiens épisode 13 – 07/09/17

  • Ressliki

    Je sais pas si c’est à cause de la musique, mais c’est vraiment touchant comme scène. J’en ai le moton dans la gorge. Tu t’es surpassé cette fois mon Julien!

  • Tbag

    Fuck man! Je détestait Omilorim. Ce douche là a eu ce qu’il méritait, mais c’est tellement touchant comme scène que je peux pas m’empecher d’être triste de le voir partir. Farewell Omilorim. Que les esprits te garde.

  • Sylvie Poirier

    Touchant et solennel! Les larmes qui piquent les yeux viennent autant de la tristesse de l’événement que de sa beauté et la musique le souligne de façon intense et grandiose.