–Espace d’Imagination – La Quête des Gardiens épisode 10 – 17/08/17


La Quête des Gardiens – X – Le Premier Duel

Sous les tristes complots de l’Ombre, Paria avait été chassé de sa meute pour un méfait qu’il n’avait pas commis : la mise à mort d’un enfant lour. Il était allé à la rencontre de l’oiseau d’ambre, et celui-ci lui avait confié la tâche de dérober le Coffre et de le lui retourner.

Tandis qu’il entamait sa longue course vers le Royaume du Bedagávi, Narco, lancé à sa poursuite pour le ramener chez les siens, franchissait tout juste les Montagnes Bleues. Un temps favorable avait facilité son passage à travers les cols et les crêtes. Mais la précédente tempête avait effacé toute trace de Paria. Ainsi Narco dut poursuivre d’instinct.

Il longea le flanc des montagnes, vers le nord, et parvint à la rivière que Paria avait précédemment franchie, mais beaucoup plus en amont. Il n’eut aucune difficulté à franchir les eaux par l’un des nombreux gués semés à ce point de leur cours. Les arbres, rapidement, se dispersèrent : la plaine étendait ses vertes aires vers le nord et l’est.

Narco arrêta sa course. Une fois de plus, il tendit son nez dans l’air, cherchant sans trop d’espoir l’odeur familière de Paria. Rien encore ne venait lui confirmer qu’il fût ou non dans la bonne direction. Par instant il se demandait s’il n’eût pas mieux fait d’emmener ses frères avec lui : plusieurs odorats en valaient toujours mieux qu’un. Mais non, se rappelait-il, il avait envoyé ses frères au nord de la Forêt des Lours, en aide aux meutes que menaçaient les créatures mauvaises. Leur présence serait beaucoup plus utile là-bas.

Une voix criarde en son esprit lui répétait que sa quête était vaine, que jamais il ne retrouverait Paria. Il dut produire un effort considérable pour en taire le tumulte et écouter son instinct.

Sans plus attendre, il laissa ses membres s’élancer par eux-mêmes et l’engager dans la plaine, en direction du nord-est.

Sa persévérance fut enfin récompensée, et d’une manière insoupçonnée : car quand bien même il ne trouva encore nulle trace de son protégé, une lueur magnifique apparut dans l’est et s’approcha de lui. Elle se révéla bientôt comme un grand et fier personnage. Il montait un cerf, et Narco, quoiqu’il connût la race des Grands Cerfs, jamais n’en avait vu un de cette taille, couronné de bois si larges et massifs, et dont les yeux exprimaient une vive intelligence. Monteur et monture s’arrêtèrent à quelques pas de Narco. Jamais le cerf n’exprima la moindre crainte à la vue du lour :

« Voilà qui est bien inhabituel, dit le personnage d’une voix claire comme la Lune et ferme comme le roc. Jamais je n’ai vu de lour sillonner la Plaine avant aujourd’hui : votre espèce demeure dans les forêts à l’ouest des montagnes, et plus loin encore, sur les Terres de la Lune Tombante. Mais voilà qu’en cette traversée de la Plaine j’en rencontre deux ! »

Et il parlait la langue des Fées, que Narco avait apprise voilà longtemps déjà, quand dans leurs premiers temps elles avaient voyagé dans la Forêt des Lours. Aussi Narco lui répondit-il dans cette même langue :

« C’est parce qu’il n’y en eut jamais d’aussi téméraires pour s’éloigner ainsi de leur demeure. C’est une triste quête qui m’amène dans ces lieux inconnus, et elle est désespérée… mais peut-être ne l’est-elle plus tout à fait, maintenant que je t’entends. Je cherche celui avec qui tu as conversé avant moi, un lour d’une apparence différente : pâle, au regard étrange. Malgré les apparences, son cœur est bon. Il a quitté sa meute, en raison d’une terrible méprise, et je crains qu’il ne commette quelque folie qui le mènerait à sa perte. Car il se croit l’ennemi de tous, alors que rien n’est plus faux. »

Le grand personnage soupira :

« Ton histoire explique bien des choses. Mais de ce lour dont tu parles, je ne peux te dire grand-chose, sinon que sa fourrure à la description que tu en as faite. Car je n’ai pu lui adresser la parole : il s’est dissimulé dans l’herbe au moment où j’approchais, et j’étais trop pressé pour m’attarder à le trouver. Hélas ! L’Ombre possède bien des bras et elle les tend dans de si nombreuses directions ! Désormais, je craindrai pour les Maîtres de la Faune et pour toutes les espèces sous leur protection. »

Il regarda un instant vers l’ouest, plissant les sourcils comme pour voir plus loin que l’horizon. Grave était son visage.

« La hâte me crie de reprendre ma course. Les terres à l’ouest grouillent de sombres créatures. Mais je me nommerai à toi, Lour, car tu me sembles fort et sagace, et d’alliés dans la lutte, jamais je n’en compterai trop. Je suis Darnivel, le Gardien de la Lumière en Agor ; Héraut d’Agawé, le Sculpteur de la Terre. Mon Épée, que voici, se nomme Esfa. C’est avec elle que je combats l’Ombre qui s’étend sur l’Agor. Ceux qui chérissent la Lumière n’ont rien à craindre de moi, mais ton infortuné compagnon semble ne pas l’avoir compris. Il se dirigeait vers le Nord, selon ce que j’en ai déduit. Cela n’augure rien de bon, car rien de bon ne l’attend dans cette direction : et pourtant il y accourait comme sous l’effet de quelque appel. Si dans l’ore j’avais su à quelle situation j’avais affaire, sans doute serais-je intervenu. Le mal qui a touché votre meute n’est certainement pas le fruit du hasard. Ton compagnon allait bon train, et cela fait un certain temps que je l’ai aperçu. Peut-être est-il déjà tombé sous de mauvaises mains. »

« Cela se peut, dit Narco. Mais je dois au moins m’assurer de son sort. J’ai promis que je le retrouverais. Je ne saurais revenir chez moi sans que cela soit accompli. »

« Tu fais preuve de détermination, dit Darnivel. Je te donne ma gratitude. L’espoir demeure pour ta quête. Son temps est court, toutefois. Va ! Retrouve ton compagnon ! Et puisse la grâce des Parents de l’Agor t’accompagner durant ta quête. Mon cœur me dit que nous nous reverrons, et cela me donne espoir. »

« À moi aussi, dit Narco. »

Puis Darnivel murmura à l’oreille du cerf, qui reprit son galop vers l’ouest. Vite, leur silhouette diminua, et il ne demeura plus d’eux qu’une lueur blanche au-dessus des herbes, de plus en plus petite, mais non moins brillante, jusqu’à ce qu’elle eût disparu sous l’horizon.

Narco prit la direction opposée, suivant la ligne des herbes qu’avait creusée le passage du cerf.

Le vent soufflait contre lui, et son cœur un temps s’en plaignit : mais il se trouva soudain à le bénir, quand à son odorat il apporta enfin l’odeur de Paria.

Narco redoubla d’ardeur. L’odeur se prononçait à mesure qu’il gagnait l’est. Enfin, il tomba sur une longue trace qui séparait la plaine du nord au sud. Il examina le sol et reconnut les empreintes de Paria. Il suivit la course de son ancien protégé, plus tendu que jamais vers l’avant. Son cœur craignait que, si près du but, il n’arrivât tout de même trop tard.

À un moment, cependant, la piste bifurquait brusquement vers l’est, et tendait dans cette direction au-delà de la vue. Narco s’arrêta : il ne pouvait donner sens à la course de Paria, mais les traces ne mentaient guère ; il s’élançait tout juste vers l’est, quand il aperçut, un peu au nord, une pâle silhouette, tout à l’apparence de Paria. Saisi par la vision, il abandonna la piste qu’il suivait et se précipita vers le nord.

« Paria ! Paria ! appela-t-il dans une joie jouxtant la folie. »

Mais à ces aboiements, la silhouette ne répondait guère. Et, plus rapide ou moins épuisée que Narco, elle prenait de la distance. Narco n’entendait pas abandonner pour autant. Il poursuivit son compagnon, d’arpents en arpents, malgré la fatigue de ses membres et le tumulte de son cœur.

Dans sa hâte, il ne remarqua que très tard les changements qui s’étaient opérés tout autour. Du vent ne persistait plus qu’un souffle mince, comme épuisé. La lumière de la Lune et des étoiles, tantôt vive, donnait désormais au sol un teint blafard : on eut dit qu’une couverture étouffante avait été jetée sur la voûte du ciel. Les herbes, tantôt vertes, souples et abondantes, étaient brunes désormais, sèches, et clairsemées. La terre, fissurée par endroit, était grise et couverte d’une poussière suffocante.

Narco interrompit sa course.

Droit devant, à une distance difficile à estimer, sa vue ne pouvait plus rien distinguer, ni forme ni couleur.

Une peur s’insinua dans son cœur. Une peur, si loin de ce qu’il avait jamais connu, que sa bravoure ne savait pas même comment la dompter.

La figure qu’il avait suivie avait disparu dans la pénombre. Il sentit, tout à coup, des présences d’une malveillance indicible. Il n’en percevait que le mouvement silencieux : elles glissaient au ras du sol, tournant autour de lui, à distance, comme une bande de prédateurs considère sa proie. Une terrifiante certitude traversa Narco : il était tombé dans un piège.

Aller plus avant n’aurait été que folie. Rebrousser chemin lui était interdit.

Les ombres se refermaient de part et d’autres.

Et là Narco vit surgir en lui une colère désespérée. Il s’abandonna à cette ire soudain, et poussa un cri terrible. Jamais lour n’avait émis un tel hurlement depuis l’avènement de leur espèce. Le cri s’éleva dans l’air stagnant. Pour la première fois, le silence fut déchiré aux abords de l’Ombre. Les présences se débandèrent, battant en retraite dans les trous et les crevasses desquelles elles s’étaient glissées à l’approche de leur proie. Mais le cri ne provoqua nul écho, et il mourut trop tôt.

En réponse vint un grognement, subtil mais horrible, chargé d’une sauvagerie que même les plus grands prédateurs des forêts ne portaient guère en leur cœur. Une silhouette se dessina lentement dans l’ombre. C’était une grande bête au pelage acéré, peut-être deux fois plus massives que Narco. Ses crocs étaient noirs, et si démesurément longs qu’ils abîmaient sa propre gueule. Ses plaies ensanglantées, pourries, empestaient l’air de vapeurs répugnantes. Des morceaux de chair pendaient de ses gencives : trophées d’anciennes et malheureuses proies.

Et Narco, posant son regard dans les yeux caverneux de la bête, y vit sa propre mort, aussi effroyable que le cauchemar qui s’approchait de lui. Son cœur sembla s’évanouir un instant. Mais de plus bel il reprit ses battements, si fort qu’ils en étaient douloureux.

Il contempla la taille de son adversaire. Même au plus haut de sa vigueur, Narco n’eût peut-être pas été en mesure de semer cette créature. Il lui fallait combattre, en dépit de son épuisement. Mais telle était la force des Lours, que sous la contrainte leur caractère s’enhardissait. Et Narco, fronçant ses épais sourcils et montrant les dents, planta pieds et mains au sol. Le dos courbé et le poil hérissé, il se tint ferme devant l’ennemi.

Là s’entama le Premier Duel de l’Agor.

Les deux adversaires se mesurèrent un moment du regard. Puis la bête se jeta sur Narco avec une brutalité déstabilisante.

Dans ses calculs avides, cependant, elle avait sous-estimé la force et la rapidité de sa proie. Narco esquiva ses nombreuses attaques. Lui-même, il cherchait des opportunités, non pas pour abattre son ennemi, mais pour le mettre hors d’état de combattre ou de le poursuivre.

Et longtemps ils produisirent cette funeste danse. La faveur pencha vers l’un comme vers l’autre. La bête était plus grande et plus robuste, mais Narco possédait l’agilité et la fougue de son espèce. Hélas ! elle parvint à planter ses crocs dans le flanc du lour. Une douleur saisissante s’empara de Narco. Il poussa une longue plainte ; en une ultime tentative de résister à son sort, il riposta d’un coup de griffe qui perça l’œil de son ennemi. Ce dernier, à son tour, fut parcouru d’une prodigieuse souffrance, si vive qu’il poussa un hurlement dont même les ténèbres environnantes ne purent étouffer l’écho.

Narco profita de cet instant inespéré pour se dégager de son emprise. Il déguerpit, aussi rapidement que le lui permettait sa blessure. Et jetant un coup d’œil derrière lui, il constata en un profond soulagement que son ennemi battait lui aussi en retraite, disparaissant dans les terres d’ombres.

Narco se traîna sur d’innombrables lieues vers le sud. Il courut jusqu’à ce que, de nouveau dans le ciel, les étoiles apparussent par milliers, et que la Lune eût retrouvé sa blancheur véritable. Mais la morsure de la bête commençait à triompher de sa ténacité. Non seulement avait-il perdu beaucoup de sang, mais les crocs qui l’avaient entaillé étaient enduits d’une salive mortelle.

À la fin, Narco s’effondra dans l’herbe. Son regard sombra dans la noirceur.

 

Image : Kevin Macio   https://kevinmacio.artstation.com/

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Julien Poirier Godon

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6 commentaires sur “–Espace d’Imagination – La Quête des Gardiens épisode 10 – 17/08/17

  • Sylvie Poirier

    J’irais dans le même sens que Mariève, on en aurait pris quelques lignes de plus de ce duel, mais l’acuité avec laquelle tu décris les personnages et leur combat, permet de nous projeter dans ce qu’il a du être. Nous sommes en totale résonance avec Narco, dans son épouvante, ses émotions et réflexes de survie, face à cette machine de guerre de l’Ombre, terrifiante et sans état d’âme, qu’est la bête.
    Et toujours, au service de l’histoire, cette élégance profonde de l’écriture (“Une peur, si loin de ce qu’il avait jamais connu, que sa bravoure ne savait pas même comment la dompter”) et de l’analogie (“d’une voix claire comme la Lune et ferme comme le roc”), cette juxtaposition du rythme ( de longues phrases tel le premier exemple à d’autres courtes qui l’accélère et fait monter la tension “Aller plus avant n’aurait été que folie. Rebrousser chemin lui était interdit.”), qui fait le style tout à fait reconnaissable de Julien Poirier Godon.

  • Monsieur L'Éditeur

    Le grand cerf, le voilà enfin ! L’épisode 10 nous rapproche de plus en en plus de cette boucle que ton imaginaire dessine et que tu exprimes si bien.

  • Daniel Godon

    Ayoye, j’ai lu cette cet épisode comme on déguste une bonne bière…merde, déjà rendu au fond! Mais c’était tellement bon et ça se laissait lire avec toute la richesse des images et du vocabulaire inventif de Julien: encore svp!