Collaboration spéciale : Une histoire sans fin par Doungkamol Aor


C’était un après-midi silencieux et on parvenait même à entendre la chute des feuilles. J’étais assise sur un banc dans le parc Lafontaine, ma caméra dans les mains. Une journée magnifique pour prendre des photos. À côté de moi, une vieille femme avait les yeux fermés. Son visage ridé et son regard affectueux me frappèrent

— Je pourrais vous prendre en photo?

 Elle ouvrit les yeux et me regarda.

— Vous aimez prendre des photos? demanda-t-elle.

— La photographie laisse des traces de ma vie. Mes bons et mauvais souvenirs sont tous dans ma caméra.

 

Tous les jours, je la voyais au même endroit. Avec le temps, Annabelle et moi devinrent amies.

— Tu sais pourquoi je viens toujours dans ce grand parc? demanda-t-elle.

— Peut-être que, comme moi, vous aimez observer la nature et prendre des photos?

— Les gros arbres me rappellent ma vie d’avant, l’endroit où je suis née. Je n’ai jamais eu de caméra.

***

« Je suis née dans un pays chaud près de l’océan. La Thaïlande, tu connais? Il semblerait que ce soit un bel endroit. Avant, je le croyais. Mais même ce qui est beau peut devenir laid. Les choses changent, il arrive parfois des catastrophes.

Quand on me demande de quoi j’ai l’air, je réponds que je suis belle comme mon nom. Même si ce n’est pas vrai. Mon mari disait de moi que j’étais minuscule. Petite, mais belle. Ça fait presque vingt ans de ça, une autre part de mon âge que je garde à la banque. Quand on aime, on a toujours 20 ans.

Si je te dis que je vivais dans un château, tu me crois?

J’ai vécu pendant quinze ans à la campagne. Chaque jour, je marchais quinze kilomètres en traversant une petite montagne pour aller à l’école. Dans ce temps-là, j’étais mince. Je me rappelle bien de ma vie à l’école. Mes camarades se moquaient de moi parce que mon nom et mon apparence n’allaient pas ensemble. Pendant trois ans, je n’ai parlé à personne. Un jour, une fille m’a adressé la parole. Je n’ai pas répondu. Le lendemain, elle m’a encore parlé. Elle n’a jamais arrêté. Elle a fini par entendre ma voix.

Je pensais que si je ne parlais pas, personne ne se moquerait de moi. Je faisais comme si j’étais sourde et muette.

Après l’école, je ne jouais pas comme les autres enfants de mon âge, je devais travailler en aidant mes parents à vendre des fruits et des légumes. Je n’avais pas d’amis, de chien ou de chat. Quand j’avais 15 ans, ma famille a déménagé en ville. Ma vie a commencé à changer. Ma mère travaillait dans une maison de riches avec plus de vingt chambres à nettoyer. Le patron avait cinq enfants très bruyants, capricieux et gâtés. J’aidais ma mère à faire le ménage et j’étudiais en même temps. J’ai fini mes études à l’université. Enfin, j’ai trouvé un bon emploi et, par le fait même, j’ai rencontré l’homme de ma vie. Je pouvais quitter l’autre maison. La maison de riches qui n’était pas la mienne.

J’ai rencontré mon mari au bureau. Il était beau, grand avec des yeux bruns. Au premier regard, j’ai su qu’il m’accordait une attention spéciale. Chaque matin, je trouvais une bouteille de jus d’orange frais sur mon bureau avec des petits mots. Quand on traversait la rue, il me prenait la main pour m’aider à éviter les voitures. Je sentais toujours mon cœur battre fort dans ma poitrine. Mon ventre se nouait, les papillons grouillaient au fond de mon estomac. Il était très populaire au bureau parce qu’il était le premier étranger. Le premier Canadien.

Notre relation avançait lentement à cause de nos cultures et nos langues différentes. L’une des plus grandes douleurs est d’aimer une personne que tu ne peux pas serrer dans tes bras. Notre passion était vive et notre patience mise à rude épreuve. Nous avons appris nos cultures, nos langues et notre amour a grandi. Un jour, nous avons décidé qu’il était temps de le dévoiler au grand jour et d’emménager ensemble. Dans mon pays, le mariage est important. Pour moi aussi. Si des gens vivent ensemble sans se marier, c’est une honte pour la famille. L’engagement traditionnel était autrefois célébré sur la base d’alliances. Le mariage est comme le début d’un voyage en mer au cours duquel il faut être suffisamment habile pour passer le cap dans la tempête. L’idéal est d’arriver, poussé par le bon vent, dans une baie de tranquillité.

On a décidé de déménager dans son pays en même temps que notre lune de miel. Dans ce pays, je ne connaissais rien. Le premier jour à Montréal, tout était blanc avec une température de moins vingt degrés.

L’immigration dans un pays, c’est un véritable changement. On ne sait pas ce qui nous arrivera et ce qu’on doit faire. Par contre, c’est une occasion extraordinaire de connaitre le monde. Au début, je devais apprendre la langue française. J’ai dû reprendre toutes les études que j’avais faites dans mon pays. Les études, ce n’est pas seulement pour savoir plus, mais c’est pour savoir mieux.

***

La vieille dame prit une pause et me regarda affectueusement :

 

— Ne lâche pas tes études, ma belle, c’est très important. Si tu n’étudies pas quand tu es jeune, tu regretteras plus tard le temps perdu.

Je levai les yeux au ciel, ma caméra éteinte dans les mains, et je vis un drone passer au-dessus de nos têtes. Pas besoin de prendre des photos, ce drone enregistrait nos vies.

Il devait avoir des millions de vies semblables à la mienne. Pourtant, j’étais unique et cette vieille dame aussi. Je fermai les yeux et souris. Un drone enregistrait tout, l’histoire sans fin se poursuivait.

 

Ce billet a été écrit dans le cadre du projet Des lettres et des mots réalisé avec Le Centre d’éducation des adultes Jeanne-Sauvé

Soutien financier : Réseau Réussite Montréal

Porteur du projet : Cybercap

Un merci à Micheline Faconne et Jonathan Bricault pour la réalisation de ce projet.

Révision linguistique : l’Équipe professorale du Centre d’éducation des adultes Jeanne-Sauvé, Samuel Bricault et Mélanie Boilard.

Musique : Zbigniew Preisner

 

 

Doungkamol Aor


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