Journal intime sur le web- Les coups de ceinture – 28/01/18


Ce billet a été publié dans le cadre de La Semaine de sensibilisation aux maladies mentales et la Journée mondiale de la santé mentale.

Je repense souvent aux coups de ceinture. Bizarrement, je n’en ai jamais vraiment parlé. Un peu comme je n’ai jamais dit avoir exploré ma sexualité avec des gars. J’ai aussi honte des coups de ceinture que d’avoir fait une fellation à un inconnu dans un sauna.

J’ai huit ans. C’est l’hiver. Je suis monté sur le rebord de la piscine pour voir la glace se former sur l’eau. Mon père m’a défendu de le faire. Pour me punir, il me demande combien de coups de ceintures je mérite. Je dis toujours un nombre élevé en espérant en recevoir moins. Mon père affirme ne jamais me frapper sous l’impulsion de la colère. Pour cette raison, je ne me suis jamais considéré comme un enfant battu.

À douze ans, je me saoule à toutes les semaines. Je baise. J’ai hâte d’être adulte. Je crois qu’un garçon doit boire, fumer et baiser pour devenir un homme. Je n’éjacule pas encore, mais je me sens adulte.

J’ai treize ans et je m’apprête à pénétrer une fille du nom de Katherine. Trop nerveux, je ne bande pas. Elle porte le nom de ma mère, ça me trouble. Je ne veux pas baiser ma mère ; j’emmerde Oedipe et Freud. La semaine suivante, toute l’école secondaire m’appelle l’impuissant. Un vendredi après-midi, dans le cours de français, Katherine et son amie rient dans la classe. Je présume qu’elles rient de moi. Je me lève, j’empoigne ma chaise et la lance sur Katherine.

J’ai quatorze ans, on déménage dans un village à cent cinquante kilomètres de la Rive-Sud. Je rêve juste de retourner auprès de mes amis. Je fais la vie dure à mes parents. Un soir, mon père m’empoigne par le collet et me fait descendre tous les escaliers de la maison. Peu importe les obstacles sur son chemin, il arrive à me jeter devant ma mère en larmes. Le lendemain, on me reconduit sur la Rive-Sud et on me laisse chez un ami avec mon sac à dos. Le soir, ma grand-mère m’achète une bouteille de vodka et du schnaps aux pêches. Je me saoule sur le quai du Richelieu en donnant des coups de pieds à mon cousin qui vomit au sol.

J’ai seize ans, ma copine vient de me laisser pour un autre gars. Je me saoule et fait une scène devant nos collègues de travail. Je m’obstine avec elle et lance un pichet de bière au sol. Je retourne chez moi, et ivre, je confronte mon père. Il est réconfortant et attentif. Il me fait moins peur, peut-être parce que j’ai envie de me tuer.

J’ai vingt ans,  je retourne vivre chez mes parents. Je suis sur la dérape depuis quatre ans. Je m’automutile dans mon bureau. Je me coupe avec le poignard de mon frère. Ma mère me découvre les bras en sang, mes parents m’écoutent. Ils me consolent et la semaine suivante,  plus personne n’en parle.

J’ai vingt-cinq ans. Je me sens solide, j’ai une carrière. Je réussis ma vie donc je célèbre à coup  de Jameson. Je fais le vide. Mes amis m’en parlent, je les emmerde tous comme Freud et Oedipe. Je m’automutile dans le bain. Je laisse traîner des couteaux dans mon logement. Je vide les bouteilles chez des collègues. Je m’endors dans les ruelles. Devant le vide, je pense à me tuer. Je me coupe et je fais semblant dans les écoles que tout va bien.

J’ai vingt-sept ans. Un soir, une goutte fait déborder mon vase. J’achète une bouteille de rhum et une caisse de vingt-quatre en me disant que ce soir, je me tuerai ; on va fêter ça. Je joue à l’écrivain, écrivant mon mélodrame. Je compose ma lettre et j’appelle S.O.S suicide, je ne sais plus dans quel ordre. Je raccroche et j’empoigne le couteau. Je commence avec une séance bien sentie d’automutilation en me disant que je réussirai cette fois, que ce soir, je me tuerai. On cogne à la porte, c’est la police. S.O.S suicide a appelé les flics. Je fais un spectacle, je ris et j’essaie même de leur vendre des livres.

On m’amène à l’hôpital, j’insulte le docteur. Voyant que je ne veux rien de lui et que mes coupures sont légères, il me donne mon congé. Je passe la nuit dans la rue. Quand les métros ouvrent, je retourne chez moi.

J’ai vingt-sept ans. Je suis devant une psy qui me dit que ce n’est pas juste de ma faute. Je ne comprends rien et je comprends tout. J’essaie d’avancer, un jour à la fois. Je baise encore mais je ne bois plus.

Je me sens adulte. J’aimerais retrouver l’enfant en moi.

Combien de coups de ceinture je mérite ?

Aucun.

Un Canadien sur trois aura une maladie mentale ou un trouble de consommation de substance au cours de sa vie.

Plus de 10 Canadiens se suicident chaque jour. 

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