Folie & Compagnie – Le jour des ordures – 19/05/17


Lundi soir. Le printemps exhibe ses fleurs naissantes. Les Caron ont mis leur bac à ordures la mauvaise journée. Ou alors, tu es encore mélangé dans le calendrier des collectes.

Ta femme est rentrée avant toi. En fait, tu ne sais même pas si elle est partie, ce matin. Quand tu as posé les pieds dans l’entrée, elle n’a rien dit, ne t’as pas regardé. Tu as compris à cause des valises, entassées contre le mur du corridor, une montagne à l’équilibre précaire. Tu as demandé des explications. Tu y avais droit, en tant que mari. C’était un argument stupide. Elle ne t’en avait pas demandé, des explications, samedi dernier.

Tu t’es assis sur le divan en cuir rouge que tu détestes. Tu l’avais acheté pour faire plaisir à ta femme, il y a quelques mois. Tu as attendu que l’autobus crache les enfants sur l’asphalte brûlant, qu’ils entrent et comprennent aussi la signification des valises dans le corridor.

Tu t’attendais à ce qu’ils hurlent, qu’ils se roulent sur le plancher en pleurant, en suppliant de rester avec toi. Mais non. Ils t’ont regardé avec des grands yeux accusateurs, plus grands que leur tête dépassant à peine le comptoir de cuisine. Si maman partait, c’était de ta faute.

Tu as demandé où ils allaient. Le regard de ta femme t’a cloué au divan rouge.

-On va chez ma mère, t’es mieux de pas te pointer là.

Elle a ramassé plus de valises que ses bras étaient capables d’en transporter. Elle en a laissé tomber une, la grande noire qui appartenait à ton père.

Tu t’es levé pour embrasser les enfants quand elle a poussé la valise noire sur le perron. Tu leur as chuchoté que tu les aimais. Comme un secret, tu as promis que tu les verrais bientôt. Ils sont sortis après un câlin, à mille kilomètres de toi. Toi non plus, tu ne te crois pas.

Tu observes ta femme fermer le coffre de la Jeep familiale et tu revois les lèvres pincées de tes enfants, tu imagines les mots coincés derrière. Une seconde, l’adulte que tu es devenu t’effraie.

Martine ne te regarde pas en s’assoyant dans la voiture. Tu connais ta femme, tu connais son visage fermé, les rides creusant son front lorsqu’elle revêt son masque dur. Tu sais dans ces temps-là que tu as fait une connerie. Cette fois, le masque n’a pas été déposé après les quelques heures habituellement nécessaires au retour de son sourire.

Une petite main se lève vers toi et redescend rapidement, les doigts d’Emmanuelle restent étampés dans la vitre. Tes yeux suivent la Jeep qui disparaît derrière la maison des Caron, derrière leur vie parfaite, leur couple parfait qui résiste depuis soixante ans, leurs enfants parfaits, leurs petits-enfants parfaits. À bien y penser, tu es sûrement mêlé dans le calendrier des collectes.

En soupirant, tu sors et pousses le gros bac noir à l’entrée de la cour. La Cadillac de M. Caron passe à côté de toi et le voisin t’envoie la main. Tu lèves le bras sans y croire. Tu envies soudain leurs dimanches après-midi, quand toute leur famille se rassemble sur la parcelle de terrain entre vos maisons et fête sa perfection à grands coups d’éclats de rires,  bruit qui t’exaspérait hier encore. Ce dimanche, tu seras seul à écouter leur bonheur.

Tu restes planté là, les yeux perdus dans l’horizon, cherchant quelque part la trace de la Jeep qui éloigne tes enfants.

Tu aurais voulu jurer à ta femme que tu n’avais rien vu venir, que tu avais bu, que cela ne se reproduirait pas. Tu aurais voulu la rassurer, samedi, quand son visage s’est fermé, quand tu lui as avoué tes fautes d’un ton distant et qu’elle a serré ses bras sur sa poitrine, comme prise d’un grand froid. Tu aurais pu t’approcher, t’asseoir près d’elle, caresser ses cheveux et ses traits durs. Tu aurais dû demander pardon. Tu ne pouvais pas. Tu es resté immobile à l’entrée du salon, les mains dans les poches. La monnaie clinquait et tu écoutais le bruit du métal en attendant une réaction qui ne venait pas. Martine fixait le téléviseur éteint, les genoux rivés l’un à l’autre comme pour empêcher tout mouvement. Le haut de son corps se balançait doucement. Elle n’a pas demandé de détails. Un soupir est monté en toi, tu as empoigné les clés de la Jeep en retenant un sacre et tu as abandonné ta femme sur le divan rouge. Dans la voiture, ta tête a heurté le volant à plusieurs reprises. Tu étais incapable de hurler, alors tu as écrasé l’accélérateur et les pneus ont crissé sur l’asphalte. Le lendemain, la joie des Caron t’a paru plus ridicule que jamais.

Au bord du chemin, le bac à ordures déborde, tu l’abandonnes là, te disant que peut-être il sera vide demain matin.

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Mélanie Boilard

Cette nouvelle a initialement été publiée au printemps 2016

dans le numéro 75 de la revue Virages


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9 commentaires sur “Folie & Compagnie – Le jour des ordures – 19/05/17

  • Bianca Buitrago-Poulin

    C’est intriguant comme texte, ça donne l’envi d’en savoir davantage! Mais bon ce mec a gaffé mais il écrit bien il devrait lui envoyer une lettre pour se faire pardonner :p

  • Ressliki

    Malade! Vraiment un très bon blog. J’ai trop aimé que tu reviennes avec le bac à ordures pis lui qui se dit qu’il doit être mélanger finalement et non les Caron, comme il le pensait au début. C’est la première fois que je vous lis et soyez certaine que je reviendrai le faire.

  • Tbag

    Encore un blog de femme frustré qui mets tout les problèmes de la terre sur les hommes. Peut être que cette femme si devrait se regarder comme il faut dans le miroir

  • MademoiZelle

    “Tu restes planté là, les yeux perdus dans l’horizon, cherchant quelque part la trace de la Jeep qui éloigne tes enfants.
    Tu aurais voulu jurer à ta femme que tu n’avais rien vu venir, que tu avais bu, que cela ne se reproduirait pas. Tu aurais voulu la rassurer, samedi, quand son visage s’est fermé, quand tu lui as avoué tes fautes d’un ton distant et qu’elle a serré ses bras sur sa poitrine, comme prise d’un grand froid.”

    MAGNIFIQUE

  • Julien

    Très beau texte Mell, j’aime beaucoup ton rythme d’écriture. Quel drame ! Tu nous fais vraiment vivre la lourdeur de cette scène si courte, pourtant.

  • Sylvie Poirier

    Très bon texte. J’aime bien l’analogie entre les “ordures ménagères”: celles qui peuvent s’accumuler dans une vie affective, en attendant/espérant que d’autres se chargeront de nous en délivrer et celles bien concrètes de notre consommation.